le p'tit cagibi de GdeC

Ici, je dépose tout mon p'tit bordel en attendant de savoir quoi en faire... ou pas.
Mar 1

Nous, les enfants du web ( #placeaupeuple... sur le net aussi !)

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Piotr Czerski (fot. Tadeusz Dąbrowski)


Nous sommes les enfants du Web

We, the Web Kids.

Piotr Czerski (translated by Marta Szreder) - 11 février 2012 - CC by-sa
(Traduction Framalang : Clochix, Goofy, Lamessen et Xavier)

Il n’existe probablement pas de mot dont on a davantage usé et abusé dans le cirque médiatique que celui de « génération ». J’ai essayé un jour de compter le nombre de « générations » qui ont été claironnées au cours des dix dernières années, à commencer par la fameuse « génération perdue» ; je pense en avoir dénombré une bonne douzaine. Elles avaient toutes un point commun : elles n’existaient que sur le papier. La réalité ne nous a jamais fourni le moindre signe tangible, symbolique et inoubliable d’une expérience commune qui nous permettrait de nous distinguer des générations précédentes. Nous l’avons attendu, mais en fait le véritable séisme est passé inaperçu, venant avec la télé par câble, les téléphones mobiles et surtout, l’accès à Internet. Ce n’est qu’aujourd’hui que nous pouvons appréhender pleinement à quel point les choses ont radicalement changé depuis les quinze dernières années.

Nous, les enfants du Web; nous qui avons grandi avec Internet et sur Internet, nous sommes une génération qui correspond aux critères de ce qu’est une génération subversive. Nous n’avons pas vécu une nouvelle mode venue de la réalité, mais plutôt une métamorphose de cette réalité. Ce qui nous unit n’est pas un contexte culturel commun et limité, mais la conviction que le contexte est défini par ce que nous en faisons et qu’il dépend de notre libre choix.

En écrivant cela, je suis conscient que j’abuse du pronom « nous », dans la mesure ou ce « nous » est variable, discontinu, nébuleux. Il signifie alors « beaucoup d’entre nous » ou « la plupart d’entre nous ». Quand j’écris « nous sommes » c’est pour dire que nous le sommes souvent. Je n’emploie « nous » que pour être en mesure de parler de la majorité d’entre nous.

Premièrement

Nous avons grandi avec Internet et sur Internet. Voilà ce qui nous rend différents.

Voilà ce qui rend la différence décisive, bien qu’étonnante selon notre point de vue : nous ne « surfons » pas et Internet n’est pas un « espace » ni un « espace virtuel ». Internet n’est pas pour nous une chose extérieure à la réalité mais en fait partie intégrante : une couche invisible mais toujours présente qui s’entrelace à notre environnement physique, une sorte de seconde peau

Nous n’utilisons pas Internet, nous vivons sur Internet et à ses côtés. Nous nous sommes fait des amis et des ennemis en ligne, nous avons préparé des antisèches en ligne pour passer des examens. nous avons prévu des soirées et des sessions de travail en ligne, nous sommes tombés amoureux et avons rompu en ligne. Le Web n’est pas pour nous une technologie que nous avons dû apprendre et sur laquelle nous aurions mis la main. Le Web est un processus en constante évolution sous nos yeux ; avec nous et grâce à nous. Les technologies voient le jour puis deviennent obsolètes, des sites web sont élaborés, ils émergent, s’épanouissent puis meurent, mais le Web continue, parce que nous sommes le Web ; c’est nous, en communiquant ensemble d’une façon qui nous est devenue naturelle, plus intense et efficace que jamais auparavant dans l’histoire de l’espèce humaine.

Nous avons grandi avec le Web et nous pensons de façon différente. La faculté de trouver les informations est pour nous aussi évidente que peut l’être pour vous la faculté de trouver une gare ou un bureau de poste dans une ville inconnue. Lorsque nous voulons savoir quelque chose — depuis les premiers symptômes de la varicelle jusqu’aux raisons de la hausse de notre facture d’eau, en passant par les causes du naufrage de « l’Estonia » — nous prenons nos marques avec la confiance du conducteur d’une voiture équipée d’un système de navigation par satellite. Nous savons que nous allons trouver l’information dont nous avons besoin sur de nombreux sites, nous savons comment nous y rendre, nous savons comment évaluer leur crédibilité. Nous avons appris à accepter qu’au lieu d’une réponse unique nous en trouvions beaucoup d’autres, et dégager de celles-ci la plus réponse la plus probable, en laissant de côté celles qui ne semblent pas crédibles. Nous choisissons, nous filtrons, nous nous rappelons, et nous sommes prêts à échanger les informations apprises contre une autre, meilleure, quand elle se présente.

Pour nous, le Web est une sorte de disque dur externe. Nous n’avons pas besoin de nous souvenir des détails qui ne sont pas indispensables : dates, sommes, formules, clauses, noms de rues, définitions détaillées. Il nous suffit d’avoir un résumé, le nécessaire pour traiter l’information et la transmettre aux autres. Si nous avons besoin de détails, nous pouvons les consulter en quelques secondes. De la même façon, nous n’avons pas besoin d’être expert dans tous les domaines, car nous savons où trouver les spécialistes de ce que nous ne connaissons pas et en qui nous pouvons avoir confiance. Des gens qui vont partager leur savoir avec nous non pas pour l’argent, mais en raison de cette conviction partagée que l’information existe en mouvement, qu’elle doit être libre, que nous bénéficions tous de l’échange d’informations.

Et ce tous les jours : pendant nos études, au travail, lors de la résolution de problèmes quotidiens ou lorsque ça nous intéresse. Nous connaissons la compétition et nous aimons nous y lancer, mais notre compétition, notre désir d’être différents, sont construits sur le savoir, dans la capacité à interpréter et à traiter l’information, et non dans sa monopolisation.

Deuxièmement

Participer à la vie culturelle n’est pas quelque chose d’extraordinaire pour nous : la culture globale est le socle de notre identité, plus important pour nous définir que les traditions, les récits historiques, le statut social, les ancêtres ou même la langue que nous utilisons.

Dans l’océan d’évènements culturels que nous propose Internet, nous choisissons ceux qui nous conviennent le mieux. Nous interagissons avec eux, nous en faisons des critiques, publions ces critiques sur des sites dédiés, qui à leur tour nous suggèrent d’autres albums, films ou jeux que nous pourrions aimer. Nous regardons des films, séries ou vidéos, que nous partageons avec nos proches ou des amis du monde entier (que parfois nous ne verrons peut-être jamais dans la vie réelle). C’est pourquoi nous avons le sentiment que notre culture devient à la fois individuelle et globale. C’est la raison pour laquelle nous avons besoin d’y accéder librement (NdT : le mot polonais original, swobodnego, semble bien faire référence à la liberté et non la gratuité).

Cela ne signifie pas que nous exigions que tous les produits culturels nous soient accessibles sans frais, même si quand nous créons quelque chose, nous avons pris l’habitude de simplement et naturellement le diffuser. Nous comprenons que la créativité demande toujours des efforts et de l’investissement, et ce malgré la démocratisation des techniques de montage audio ou vidéo. Nous sommes prêts à payer, mais les énormes commissions que les distributeurs et intermédiaires demandent nous semblent de toute évidence exagérées. Pourquoi devrions-nous payer pour la distribution d’une information qui peut facilement et parfaitement être copiée sans aucune perte de qualité par rapport à l’original qui n’est en rien altéré par l’opération ? Si nous ne faisons que transmettre l’information, nous voulons que le prix en soit adapté. Nous sommes prêts à payer plus, mais nous attendons en échange une valeur ajoutée : un emballage intéressant, un gadget, une meilleure qualité, la possibilité de regarder ici et maintenant, sans devoir attendre que le fichier soit téléchargé. Nous pouvons faire preuve de reconnaissance et nous voulons récompenser le créateur (depuis que l’argent a arrêté d’être sur papier pour devenir une suite de chiffres sur un écran, le paiement est devenu un acte d’échange symbolique qui suppose un bénéfice des deux cotés), mais les objectifs de vente des grandes sociétés ne nous intéressent pas pour autant. Ce n’est pas notre faute si leur activité n’a plus de sens sous sa forme traditionnelle, et qu’au lieu d’accepter le défi en essayant de proposer quelque chose de plus que nous ne pouvons pas obtenir gratuitement, ils ont décidé de défendre un modèle obsolète.

Encore une chose. Nous ne voulons pas payer pour nos souvenirs. Les films qui nous rappellent notre enfance, la musique qui nous a accompagnés dix ans plus tôt. Dans une mémoire mise en réseau, ce ne sont plus que des souvenirs. Les rappeler, les échanger, les remixer, c’est pour nous aussi naturel que pour vous les souvenirs du film Casablanca. Nous trouvons en ligne les films que nous regardions enfants et nous les montrons à nos propres enfants, tout comme vous nous racontiez les histoires du Petit chaperon rouge ou de Boucle d’Or. Pouvez-vous vous imaginer que quelqu’un vous poursuive pour cela en justice ? Nous non plus.

Troisièmement

Nous avons l’habitude de payer automatiquement nos factures du moment que le solde de notre compte le permet. Nous savons que pour ouvrir un compte en banque ou changer d’opérateur téléphonique il suffit de remplir un formulaire en ligne et signer une autorisation livrée par la poste. Nous sommes capables d’organiser de longs voyages en Europe en à peine 2 heures. En tant qu’administrés nous sommes de plus en plus dérangés par les interfaces archaïques. Nous ne comprenons pas pourquoi, pour nos impôts par exemple, nous devrions remplir plusieurs formulaires papiers où le plus gros peut comporter plus de cent questions. Nous ne comprenons pas pourquoi nous devons justifier d’un domicile fixe (il est absurde de devoir en avoir un) avant de pouvoir entreprendre d’autres démarches, comme si les administrations ne pouvaient pas régler ces choses sans que nous devions intervenir.

Il n’y a pas trace en nous de cet humble consentement dont faisaient preuve nos parents, convaincus que les questions administratives étaient de la plus haute importance et qui considéraient les interactions avec l’État comme quelque chose à respecter obséquieusement. Ce respect ancré dans la distance entre le citoyen solitaire et la hauteur majestueuse dans laquelle réside la classe dominante, à peine visible là-haut dans les nuages, nous ne l’avons plus. Nous avons l’habitude d’entamer des discussions avec n’importe qui, qu’il s’agisse d’un journaliste, maire, professeur ou une pop star, et nous n’avons besoin d’aucun diplôme lié à notre statut social pour cela. Le succès des interactions dépend uniquement de savoir si le contenu de notre message sera considéré comme important et digne d’une réponse. Et si, par la coopération, l’esprit critique, la controverse, la défense de nos arguments, etc. nous avons l’impression que nos opinions sur de nombreux sujets sont bonnes voire meilleures, pourquoi ne pourrions-nous pas envisager de dialoguer sérieusement avec nos gouvernements ?

Nous ne ressentons pas un respect religieux pour les « institutions démocratiques » dans leur forme actuelle, nous ne croyons pas à l’irrévocabilité de leurs rôles comme tous ceux qui considèrent que les institutions démocratiques comme des objets de vénération qui se construisent d’elles-mêmes et à leur propre fin. Nous n’avons pas besoin de ces monuments. Nous avons besoin d’un système qui soit à la hauteur de nos attentes, un système qui soit transparent, flexible et en état de marche. Et nous avons appris que le changement est possible, que tout système difficile à manier peut être remplacé par un plus efficace, qui soit mieux adapté à nos besoins en offrant plus d’opportunités.

Ce qui nous importe le plus, c’est la liberté. La liberté de s’exprimer, d’accéder à l’information et à la culture. Nous croyons qu’Internet est devenu ce qu’il est grâce à cette liberté et nous pensons que c’est notre devoir de défendre cette liberté. Nous devons cela aux générations futures comme nous leur devons de protéger l’environnement.

Peut-être que nous ne lui avons pas encore donné de nom, peut-être que nous n’en sommes pas encore complètement conscient, mais ce que nous voulons est une vraie et réelle démocratie. Une démocratie qui n’a peut-être jamais été rêvée par vos journalistes.

My, dzieci sieci
Piotr Czerski (piotrATczerski.art.pl)

Feb 8

Qu'est la presse devenue ?

Ignacio-ramonet-archivo
Le cinquième pouvoir

par Ignacio Ramonet, octobre 2003

Contre les abus des pouvoirs, la presse et les médias ont été, pendant de longues décennies, dans le cadre démocratique, un recours des citoyens. En effet, les trois pouvoirs traditionnels - législatif, exécutif et judiciaire - peuvent faillir, se méprendre et commettre des erreurs. Beaucoup plus fréquemment, bien sûr, dans les Etats autoritaires et dictatoriaux, où le pouvoir politique demeure le responsable central de toutes les violations des droits humains et de toutes les censures contre les libertés.

Mais, dans les pays démocratiques aussi, de graves abus peuvent être commis, bien que les lois soient votées démocratiquement, que les gouvernements résultent du suffrage universel, et que la justice - en théorie - soit indépendante de l’exécutif. Par exemple, il arrive que celle-ci condamne un innocent (comment oublier l’affaire Dreyfus en France ?) ; que le Parlement vote des lois discriminatoires à l’égard de certaines catégories de la population (ce fut le cas aux Etats-Unis, durant plus d’un siècle, à l’encontre des Afro-Américains, et cela l’est aujourd’hui contre les ressortissants des pays musulmans en vertu du « Patriot Act ») ; que les gouvernements conduisent des politiques dont les conséquences se révéleront funestes pour tout un secteur de la société (c’est le cas à l’heure actuelle, dans de nombreux pays européens, à l’encontre des immigrés « sans papiers »).

Dans un tel contexte démocratique, les journalistes et les médias ont souvent considéré comme un devoir majeur de dénoncer ces violations des droits. Ils l’ont parfois payé très cher : attentats, « disparitions », assassinats, comme on le constate encore en Colombie, au Guatemala, en Turquie, au Pakistan, aux Philippines et ailleurs. C’est pour cette raison que l’on a longtemps parlé du « quatrième pouvoir ». Ce « quatrième pouvoir » était en définitive, grâce au sens civique des médias et au courage de journalistes audacieux, celui dont disposaient les citoyens pour critiquer, repousser, contrecarrer, démocratiquement, des décisions illégales pouvant être iniques, injustes, et même criminelles, contre des personnes innocentes. C’était, on l’a souvent dit, la voix des sans-voix.

Depuis une quinzaine d’années, à mesure que s’accélérait la mondialisation libérale, ce «  quatrième pouvoir » a été vidé de son sens, il a perdu peu à peu sa fonction essentielle de contre-pouvoir. Cette choquante évidence s’impose en étudiant de près le fonctionnement de la globalisation, en observant comment un nouveau type de capitalisme a pris son essor, non plus simplement industriel mais surtout financier, bref un capitalisme de la spéculation. En cette phase de la mondialisation, nous assistons à un brutal affrontement entre le marché et l’Etat, le secteur privé et les services publics, l’individu et la société, l’intime et le collectif, l’égoïsme et la solidarité.

Le pouvoir véritable est désormais détenu par un faisceau de groupes économiques planétaires et d’entreprises globales dont le poids dans les affaires du monde apparaît parfois plus important que celui des gouvernements et des Etats. Ce sont eux les « nouveaux maîtres du monde » qui se rassemblent chaque année à Davos, dans le cadre du Forum économique mondial, et qui inspirent les politiques de la grande Trinité globalisatrice : Fonds monétaire international, Banque mondiale et Organisation mondiale du commerce.

C’est dans ce cadre géoéconomique que s’est produite une métamorphose décisive dans le champ de médias de masse, au coeur même de leur texture industrielle.

Les moyens de communication de masse (stations de radio, presse écrite, chaînes de télévision, Internet) se regroupent de plus en plus au sein d’architectures foisonnantes pour constituer des groupes médiatiques à vocation mondiale. Des entreprises géantes comme News Corps, Viacom, AOL Time Warner, General Electric, Microsoft, Bertelsmann, United Global Com, Disney, Telefónica, RTL Group, France Télécom, etc., ont désormais de nouvelles possibilités d’expansion en raison des bouleversements technologiques. La « révolution numérique » a brisé les frontières qui séparaient auparavant les trois formes traditionnelles de la communication : son, écrit, image. Elle a permis l’apparition et l’essor d’Internet, qui représente un quatrième mode de communiquer, une nouvelle façon de s’exprimer, de s’informer, de se distraire.

Depuis, les entreprises médiatiques sont tentées de se constituer en « groupes » pour rassembler en leur sein tous les médias classiques (presse, radio, télévision), mais également toutes les activités de ce que nous pourrions appeler les secteurs de la culture de masse, de la communication et de l’information. Ces trois sphères étaient naguère autonomes : d’un côté, la culture de masse, avec sa logique commerciale, ses créations populaires, ses objectifs essentiellement mercantiles ; de l’autre, la communication, au sens publicitaire, le marketing, la propagande, la rhétorique de la persuasion ; et enfin, l’information, avec ses agences de nouvelles, les bulletins radiodiffusés ou télévisés, la presse, les chaînes d’information en continu, bref, l’univers de tous les journalismes.

Ces trois sphères, avant si différentes, se sont peu à peu imbriquées pour constituer une seule et unique sphère cyclopéenne au sein de laquelle il devient de plus en plus difficile de distinguer les activités relevant de la culture de masse, de la communication ou de l’information (1). De surcroît, ces entreprises médiatiques géantes, ces producteurs à la chaîne de symboles multiplient la diffusion de messages de tout type, où s’entremêlent télévision, dessins animés, cinéma, jeux vidéo, CD musicaux, DVD, édition, villages à thème genre Disneyland, sport spectacle, etc.

En d’autres termes, les groupes médiatiques possèdent désormais deux caractéristiques nouvelles : premièrement, ils s’occupent de tout ce qui relève de l’écrit, de tout ce qui relève de l’image, de tout ce qui relève du son, et diffusent cela au moyen des canaux les plus divers (presse écrite, radios, télévisions hertziennes, câble ou satellite, via Internet et par toutes sortes de réseaux numériques). Seconde caractéristique : ces groupes sont mondiaux, planétaires, globaux, et pas seulement nationaux ou locaux.

En 1940, dans un célèbre film, Orson Welles s’en prenait au « super-pouvoir » de « Citizen Kane » (en réalité, le magnat de la presse du début du XXe siècle William Randolph Hearst). Pourtant, comparé à celui des grands groupes mondiaux d’aujourd’hui, le pouvoir de Kane était insignifiant. Propriétaire de quelques journaux de presse écrite dans un seul pays, Kane disposait d’un pouvoir nain (sans être pour autant dépourvu d’efficacité à l’échelle locale ou nationale [2]) face aux archipouvoirs des mégagroupes médiatiques de notre temps.

Ces hyperentreprises contemporaines, par des mécanismes de concentration, s’emparent des secteurs médiatiques les plus divers dans de nombreux pays, dans tous les continents, et deviennent de la sorte, par leur poids économique et par leur importance idéologique, des acteurs centraux de la mondialisation libérale. La communication (étendue à l’informatique, l’électronique et la téléphonie) étant devenue l’industrie lourde de notre temps, ces grands groupes cherchent à élargir leur taille par d’incessantes acquisitions et font pression sur les gouvernements pour briser les lois limitant les concentrations ou empêchant la constitution de monopoles ou de duopoles (3).

La mondialisation, c’est donc aussi la mondialisation des médias de masse, de la communication et de l’information. Préoccupés surtout par la poursuite de leur gigantisme, qui les contraint à courtiser les autres pouvoirs, ces grands groupes ne se proposent plus, comme objectif civique, d’être un « quatrième pouvoir » ni de dénoncer les abus contre le droit, ni de corriger les dysfonctionnements de la démocratie pour polir et perfectionner le système politique. Ils ne souhaitent même plus s’ériger en « quatrième pouvoir », et encore moins agir comme un contre-pouvoir.

Quand, le cas échéant, ils peuvent constituer un « quatrième pouvoir », celui-ci s’ajoute aux autres pouvoirs existants - politique et économique - pour écraser à son tour, comme pouvoir supplémentaire, comme pouvoir médiatique, les citoyens.

La question civique qui nous est donc désormais posée est celle-ci : comment réagir ? Comment se défendre ? Comment résister à l’offensive de ce nouveau pouvoir qui a, en quelque sorte, trahi les citoyens et est passé avec armes et bagages à l’ennemi ?

Une force civique citoyenne

Il faut, tout simplement, créer un « cinquième pouvoir ». Un « cinquième pouvoir » qui nous permette d’opposer une force civique citoyenne à la nouvelle coalition des dominants. Un « cinquième pouvoir » dont la fonction serait de dénoncer le superpouvoir des médias, des grands groupes médiatiques, complices et diffuseurs de la globalisation libérale. Ces médias qui, dans certaines circonstances, ont non seulement cessé de défendre les citoyens, mais qui agissent parfois contre le peuple dans son ensemble. Comme nous le constatons au Venezuela.

Dans ce pays latino-américain où l’opposition politique fut balayée en 1998 lors d’élections libres, plurielles et démocratiques, les principaux groupes de presse, radio et télévision ont déclenché une véritable guerre médiatique contre la légitimité du président Hugo Chávez (4). Alors que celui-ci et son gouvernement demeurent respectueux du cadre démocratique, les médias, aux mains d’une poignée de privilégiés, continuent d’utiliser toute l’artillerie des manipulations, des mensonges et du bourrage de crâne pour tenter d’intoxiquer l’esprit des gens (5). Dans cette guerre idéologique, ils ont totalement abandonné la fonction d’un quelconque « quatrième pouvoir », ils cherchent désespérément à défendre les privilèges d’une caste et s’opposent à toute réforme sociale et à toute distribution un peu plus juste de l’immense richesse nationale.

Le cas vénézuélien est exemplaire de la nouvelle situation internationale dans laquelle des groupes médiatiques rendus furieux assument ouvertement leur nouvelle fonction de chiens de garde de l’ordre économique établi, et leur nouveau statut de pouvoir antipopulaire et anticitoyen. Ces grands groupes ne s’assument pas seulement comme pouvoir médiatique, ils constituent surtout le bras idéologique de la mondialisation, et leur fonction est de contenir les revendications populaires tout en essayant de s’emparer du pouvoir politique (comme est parvenu à le faire, démocratiquement, en Italie, M. Silvio Berlusconi, patron du principal groupe de communication transalpin).

La « guerre sale médiatique » conduite au Venezuela contre le président Hugo Chavez est la réplique exacte de ce qu’avait fait, de 1970 à 1973, le quotidien El Mercurio (6) au Chili contre le gouvernement démocratique du président Salvador Allende, jusqu’à pousser les militaires au coup d’Etat. De telles campagnes, où les médias cherchent à abattre la démocratie, pourraient se reproduire demain en Equateur, au Brésil ou en Argentine contre toute réforme légale tentant de modifier la hiérarchie sociale et l’inégalité de la richesse. Aux pouvoirs de l’oligarchie traditionnelle et à ceux de la réaction classique s’ajoutent désormais les pouvoirs médiatiques. Ensemble - et au nom de la liberté d’expression ! -, ils s’attaquent aux programmes qui défendent les intérêts de la majorité de la population. Telle est la façade médiatique de la globalisation. Elle révèle de la façon la plus claire, la plus évidente, et la plus caricaturale l’idéologie de la mondialisation libérale.

Médias de masse et mondialisation libérale sont intimement liés. C’est pourquoi il semble urgent de développer une réflexion sur la manière dont les citoyens peuvent exiger des grands médias davantage d’éthique, de vérité, de respect d’une déontologie qui permette aux journalistes d’agir en fonction de leur conscience, et non en fonction des intérêts des groupes, des entreprises et des patrons qui les emploient.

Dans la nouvelle guerre idéologique qu’impose la mondialisation, les médias sont utilisés comme une arme de combat. L’information, en raison de son explosion, de sa multiplication, de sa surabondance, se trouve littéralement contaminée, empoisonnée par toute sorte de mensonges, polluée par les rumeurs, par les déformations, les distorsions, les manipulations.

Il se produit dans ce domaine ce qui s’est passé avec l’alimentation. Pendant très longtemps, la nourriture a été rare, et elle l’est toujours dans de nombreux endroits du monde. Mais lorsque les campagnes commencèrent à produire en surabondance, en particulier dans les pays d’Europe de l’Ouest ou d’Amérique du Nord, grâce aux révolutions agricoles, on s’aperçut que de nombreux aliments étaient contaminés, empoisonnés par des pesticides, qu’ils provoquaient des maladies, causaient des infections, entraînaient des cancers et toutes sortes de problèmes de santé, allant jusqu’à produire des paniques de masse comme la peste de la « vache folle ». Bref, avant on pouvait mourir de faim, maintenant on peut mourir pour avoir mangé des aliments contaminés...

Avec l’information, c’est la même chose. Historiquement, elle a été très rare. Encore aujourd’hui, dans les pays dictatoriaux, il n’y a pas d’information fiable, complète, de qualité. En revanche, dans les Etats démocratiques, elle déborde de toutes parts. Elle nous asphyxie. Empédocle disait que le monde était constitué de la combinaison de quatre éléments : air, eau, terre, feu. L’information est devenue tellement abondante qu’elle constitue, en quelque sorte, le cinquième élément de notre monde globalisé.

Mais, en même temps, chacun constate que, comme la nourriture, l’information est contaminée. Elle nous empoisonne l’esprit, nous pollue le cerveau, nous manipule, nous intoxique, elle tente d’instiller dans notre inconscient des idées qui ne sont pas les nôtres. C’est pourquoi il est nécessaire d’élaborer ce qu’on pourrait appeler une « écologie de l’information ». Afin de nettoyer, de décrasser l’information de la « marée noire » des mensonges. Dont on a pu, une fois encore, mesurer l’énormité a l’occasion de la récente invasion de l’Irak (7). Il faut décontaminer l’information. De même qu’on a pu obtenir des aliments « bio », a priori moins contaminés que les autres, il faudrait obtenir une sorte d’information « bio ». Les citoyens doivent se mobiliser pour exiger que les médias appartenant aux grands groupes globaux respectent la vérité, parce que seule la recherche de la vérité constitue en définitive la légitimité de l’information.

C’est pourquoi nous avons proposé la création de l’Observatoire international des médias (en anglais : Media Watch Global). Pour disposer enfin d’une arme civique, pacifique, dont pourront se servir les citoyens afin de s’opposer au nouveau superpouvoir des grands médias de masse. Cet observatoire est une expression du mouvement social planétaire rassemblé à Porto Alegre (Brésil). En pleine offensive de la globalisation libérale, il exprime la préoccupation de tous les citoyens devant la nouvelle arrogance des industries géantes de la communication.

Les grands médias privilégient leurs intérêts particuliers au détriment de l’intérêt général et confondent leur propre liberté avec la liberté d’entreprise, considérée comme la première des libertés. Mais la liberté d’entreprise ne peut, en aucun cas, prévaloir sur le droit des citoyens à une information rigoureuse et vérifiée ni servir de prétexte à la diffusion consciente de fausses nouvelles ou de diffamations.

La liberté des médias n’est que l’extension de la liberté collective d’expression, fondement de la démocratie. En tant que telle, elle ne peut être confisquée par un groupe de puissants. Elle implique de surcroît une « responsabilité sociale », et, par conséquent, son exercice doit demeurer, en dernière instance, sous le contrôle responsable de la société. C’est cette conviction qui nous a conduits à proposer la création de l’Observatoire international des médias / Media Watch Global. Parce que les médias sont aujourd’hui le seul pouvoir sans contre-pouvoir, et qu’il s’est créé ainsi un déséquilibre dommageable pour la démocratie.

La force de cette association est avant tout morale : elle réprimande en se fondant sur l’éthique et sanctionne les fautes d’honnêteté médiatique au moyen de rapports et d’études qu’elle élabore, publie et diffuse.

L’Observatoire international des médias constitue un indispensable contrepoids à l’excès de pouvoir des grands groupes médiatiques qui imposent, en matière d’information, une seule logique - celle du marché - et une unique idéologie - la pensée néolibérale. Cette association internationale souhaite exercer une responsabilité collective, au nom de l’intérêt supérieur de la société et du droit des citoyens à être bien informés. A ce titre, elle estime d’une importance capitale les enjeux du prochain Sommet mondial sur l’information qui se tiendra en décembre prochain à Genève (8). Elle se propose également de prévenir la société contre les manipulations médiatiques qui, comme des épidémies, se sont multipliées ces dernières années.

L’Observatoire rassemble trois sortes de membres, disposant de droits identiques : 1) des journalistes professionnels ou occasionnels, actifs ou retraités, de tous les médias, centraux ou alternatifs ; 2) des universitaires et chercheurs de toutes disciplines, et plus particulièrement des spécialistes des médias, car l’Université, dans le contexte actuel, demeure l’un des rares lieux encore partiellement protégés contre les ambitions totalitaires du marché ; 3) des usagers des médias, citoyens ordinaires et personnalités connues pour leur stature morale...

Pour une information non contaminée

Les systèmes actuels de régulation des médias sont partout insatisfaisants. L’information étant un bien commun, sa qualité ne saurait être garantie par des organisations composées exclusivement de journalistes, souvent attachés à des intérêts corporatistes. Les codes déontologiques de chaque entreprise médiatique - lorsqu’ils existent - se révèlent souvent peu aptes à sanctionner et à corriger les dérives, les occultations et les censures. Il est indispensable que la déontologie et l’éthique de l’information soient définies et défendues par une instance impartiale, crédible, indépendante et objective, au sein de laquelle les universitaires aient un rôle décisif.

La fonction des ombudsmen ou médiateurs, qui fut utile dans les années 1980 et 1990, est actuellement mercantilisée, dévalorisée et dégradée. Elle est souvent instrumentalisée par les entreprises, répond à des impératifs d’image et constitue un alibi bon marché pour renforcer artificiellement la crédibilité du média.

L’un des droits les plus précieux de l’être humain est celui de communiquer librement sa pensée et ses opinions. Nulle loi ne doit restreindre arbitrairement la liberté de parole ou de presse. Mais celle-ci ne peut être exercée par des entreprises médiatiques qu’à condition de ne pas enfreindre d’autres droits tout aussi sacrés comme celui, pour chaque citoyen, de pouvoir accéder à une information non contaminée. A l’abri de la liberté d’expression, les entreprises médiatiques ne doivent pas pouvoir diffuser des informations fausses, ni conduire des campagnes de propagande idéologique, ou autres manipulations.

L’Observatoire international des médias considère que la liberté absolue des médias, réclamée à cor et à cri par les patrons des grands groupes de communication mondiaux, ne saurait s’exercer aux dépens de la liberté de tous les citoyens. Ces grands groupes doivent savoir désormais qu’un contre-pouvoir vient de naître et qu’il a vocation à rassembler tous ceux qui se reconnaissent dans le mouvement social planétaire et qui luttent contre la confiscation du droit d’expression. Journalistes, universitaires, militants associatifs, lecteurs de journaux, auditeurs de radios, téléspectateurs, usagers d’Internet, tous s’unissent pour forger une arme collective de débat et d’action démocratique. Les globalisateurs avaient déclaré que le XXIe siècle serait celui des entreprises globales ; l’association Media Watch Global affirme que ce sera le siècle où la communication et l’information appartiendront enfin à tous les citoyens.

Ignacio Ramonet

Directeur du Monde diplomatique de 1990 à 2008.
En France
Le 24 septembre a été créé, à Paris, l’Observatoire français des médias, qui est présidé par Armand Mattelart, professeur de sceinces de la communication à l’université Paris-VIII.
Nous reviendrons, dans le numéro de novembre, sur les premières campagnes et actions prévues. Dès à présent les lecteurs intéressés peuvent se renseigner en s’inscrivant sur le site www.monde-diplomatique.fr/ofm ou par courrier à l’Observatoire français des médias, 3, avenue Stephen Pichon, 75013 Paris.

(1) Lire La Tyrannie de la communication et Propagandes silencieuses, Galilée, Paris, respectivement 1999 et 2002 (également disponibles au format de poche dans la collection Folio).

(2) Voir, par exemple, en Italie, la surpuissance médiatique du groupe Fininvest, de M. Silvio Berlusconi, ou, en France, celle des groupes Lagardère ou Dassault.

(3) Sous la pression des grands groupes médiatiques américains, la Federal Communications Commission (FCC) des Etats-Unis a autorisé, le 4 juin 2003, le desserrement des limites à la concentration : une entreprise pourrait contrôler jusqu’à 45 % de l’audience nationale (contre 35 % jusqu’à présent). La décision devait entrer en vigueur le 4 septembre dernier, mais, parce que certains y voient «  une grave menace pour la démocratie  », elle a été suspendue par la Cour suprême.

(4) Lire «  Un crime parfait  », Le Monde diplomatique, juin 2002.

(5) Lire Maurice Lemoine, «  Dans les laboratoires du mensonge au Venezuela  », Le Monde diplomatique, août 2002.

(6) Et bien d’autres médias, comme La Tercera, Ultimas Noticias, La Segunda, Canal 13, etc. Lire Patricio Tupper, Allende, la cible des médias chiliens et de la CIA (1970-1973), Editions de l’Amandier, Paris, 2003.

(7) Lire «  Mensonges d’Etat  », Le Monde diplomatique, juillet 2003.

(8) Lire Armand Mattelart, «  Les laissés-pour-compte du cyberespace  », Le Monde diplomatique, août 2003.

 

Source

Jan 11

Ensemble, tout devient possible... même le pire.

La police des polices, au cœur d'un scandale judiciaire | Le Monde

Un scandale sans précédent ébranle la Préfecture de police de Paris. Selon une enquête menée par Le Monde, l'Inspection générale des services (IGS), la "police des polices", a sciemment truqué, en 2007, une procédure portant sur un éventuel trafic de titres de séjour au service des affaires réservées. Cela afin de nuire, à l'approche de l'élection présidentielle, à Yannick Blanc, alors directeur de la police générale, à son adjoint Bruno Triquenaux et à Christian Massard, un policier affecté à la sécurité de l'ex-ministre de l'intérieur Daniel Vaillant. Trois hommes jugés trop éloignés du pouvoir sarkozyste, et très proches du Parti socialiste pour deux d'entre eux. Au total, quatre fonctionnaires ont été injustement mis en examen, M. Blanc ayant "seulement" été placé en garde à vue. Tous les cinq ont été suspendus à la suite de cette affaire montée de toutes pièces – un "chantier", dans le jargon policier. Ils ont été innocentés en janvier 2011 par la cour d'appel de Paris. Et, désormais, la justice enquête sur… l'enquête de l'IGS. Quatre juges d'instruction parisiens mènent six enquêtes distinctes sur la "police des polices", par ailleurs épinglée dans l'affaire des fadettes du Monde. L'institution policière, déjà mise en cause dans les affaires Neyret et Carlton, est durablement déstabilisée. Le préfet de police de Paris, Michel Gaudin, pilier du système sarkozyste, est visé par l’une des procédures. Il a été interrogé le 15 décembre 2011 en qualité de témoin assisté, un statut hybride entre celui de témoin simple et de mis en examen. Tout comme un autre préfet, ancien patron des renseignements généraux, Pascal Mailhos. Ils ont tous deux été les signataires des arrêtés de suspension visant les fonctionnaires injustement accusés. Il leur est notamment reproché de s’être appuyés sur des éléments judiciaires dont ils n’auraient pas dû avoir connaissance. Ils ont soutenu que des éléments concrets visant les agents des affaires réservées avaient été obtenus par l’IGS. Ces derniers n’ont pas fait mystère, lors de leurs interrogatoires, des multiples services qui leur étaient demandés en tant que fonctionnaires délivrant des titres de séjour, et même des relations qu’ils entretenaient avec des demandeurs, allant parfois jusqu’à s’offrir mutuellement des présents. Sans jamais, comme l’a assuré la cour d’appel, avoir franchi la ligne jaune. En toute discrétion, les magistrats, menant eux-mêmes les investigations, ont mis au jour de nombreuses irrégularités : plusieurs procès-verbaux ont été truqués, des retranscriptions d’écoutes téléphoniques caviardées, des déclarations déformées, sans parler des pressions sur des témoins… Jusqu’au patron de l’IGS, Claude Bard, qui ira tirer des chèques sur son compte personnel pour défrayer un "expert" venu de nulle part. Ils ont auditionné des témoins évoquant la "censure" à l’IGS, et la mainmise de la hiérarchie sur toutes les procédures. Au final, une incroyable série d’anomalies, d’autant plus choquantes qu’elles émanent du service censé contrôler la légalité des actes des policiers. Les procédures ont été lancées par les multiples plaintes déposées par Me David Lepidi, l’avocat des fonctionnaires mis en cause à tort. Elles visent notamment des faits de "faux en écritures publiques" – un crime passible de la cour d’assises –, "violation du secret de l’instruction", "dénonciation calomnieuse" et autres "violences volontaires". Par ailleurs, Me Lepidi a saisi par courrier le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) du cas de la juge Michèle Ganascia, qui a procédé aux mises en examen injustifiées des quatre fonctionnaires sur la base de l’enquête tronquée de l’IGS. Outre l’institution policière, l’affaire pourrait aussi se révéler embarrassante pour Nicolas Sarkozy, à l’époque ministre de l’intérieur puis président de la République. Dans une note du 1er mars 2010 destinée à la justice, Yannick Blanc expliquait qu’il ne faisait aucun doute que "seul le biais politique" permettait de comprendre pourquoi l’IGS s’était "ingéniée, contre toute vraisemblance, à [l’impliquer] et à impliquer Daniel Vaillant, via son officier de sécurité, dans une affaire de corruption et de trafic d’influence parfaitement imaginaire". Lui aussi visé par la manipulation, le maire (PS) du 18e arrondissement de Paris et député Daniel Vaillant a résumé son sentiment dans un courrier adressé le 31 mars 2011 à l’ex-procureur général près la Cour de cassation, Jean-Louis Nadal : "En prononçant directement des non-lieux au bénéfice de tous les fonctionnaires mis en cause, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris a ramené cette affaire à sa dimension réelle, celle d’un montage policier destiné à complaire au pouvoir politique dans le contexte de l’élection présidentielle de 2007." Gérard Davet et Fabrice Lhomme

 

Le Préfet de polcie de Paris, Michel Gaudin, " un pilier du système sarkozyste", selon les auteurs...

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Dec 28

C'est prouvé scientifiquement maintenant : l'homme a une b... à la place du cerveau

 

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Les femmes rendraient les hommes moins intelligents

 

mardi 27 décembre 2011, 16:47

C'est la conclusion émise par ces chercheurs néerlandais dans les Archives of Sexual Behaviour et relayée par "Le Monde" : les performances cognitives de l'Homo sapiens mâle diminuent après une interaction avec un membre du sexe opposé. Pour démontrer cette théorie, les scientifiques ont fait subir des tests à des messieurs hétérosexuels. Le résultat est le suivant : après avoir discuté avec une femme, l'homme réussit moins bien des épreuves intellectuelles. La cause de ce comportement réside dans le fait que le mâle a tendance à surinterpréter les signaux envoyés par la dame ou la demoiselle et à sexualiser le moindre contact avec cette dernière. Ce constat est ancestral et découle de l'évolution des espèces : l'instinct de chasse de l'homme qui ne veut pas manquer une occasion de s'accoupler. Ainsi, il se déconcentre, s'épuise en voulant prouver sa valeur et perd temporairement une partie de ses facultés cérébrales. Mieux, ces psychologues ont aussi démontré que cette dégénérescence mentale masculine provisoire intervient aussi en amont de la conversation. Si l'homme sait qu'une discussion avec un membre du sexe opposé est imminente, il égare alors certaines de ses capacités intellectuelles. Pour cela, les chercheurs ont fait subir des tests à des hommes et des femmes en leur avertissant qu'ils parleraient à un membre du sexe opposé avant que les tests ne soient effectués. Résultats, les hommes ont moins bien réussi ces contrôles que les femmes. Pourtant, la personne avec laquelle les hommes conversaient avant l'épreuve était en fait une voix automatisée issue d'un ordinateur...

 

Dec 27

l'espace d'une idée, trop grand pour un journal ?

Les idées ? Il y a des maisons pour ça...

Par Jacques Rosselin, directeur de la rédaction

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La tolérance ? Il y a des maisons pour ça ! » disait Claudel. On pourrait en dire autant des idées qui aujourd'hui ont déserté leurs espaces naturels, partis politiques, journaux ou sites Internet, et se réfugient dans une poignée de lieux plus douillets. Absorbés que sont les politiques par leurs électeurs et par la com, rongées que sont les rédactions par les plans d'économies et l'obsession de l'actu en temps réel, ils sous-traitent la réflexion, l'analyse, le recul, la pensée... Il suffit de lire un quotidien, y compris celui-ci, pour comprendre : l'analyse et l'opinion y ont leur rond de serviette, en fin de journal, dans des pages bien identifiées, comme si par contraste les pages d'actualité devaient s'en dispenser, au nom de la sacro-sainte séparation entre les faits et les commentaires... Ce partage des tâches n'est pas souhaitable, tant dans le domaine politique que dans celui de l'information. Tout d'abord, il assèche ceux qui sous-traitent en confiant le débat à ces structures de défaisance. Ensuite, il pose in fine la sempiternelle question à propos des émetteurs d'idées : qui parle ? Pour les partis politiques, tout comme les journaux, ces brillants esprits ne sont pas réellement des sous-traitants puisqu'ils ne leur coûtent rien. Mais alors qui les financent ? Certes, les montants évoqués pour les budgets annuels des think tanks français varient entre 300.000 et 3 millions d'euros par an, alors qu'aux États-Unis ou en Allemagne ils peuvent être cent fois supérieurs. Reste que la question fâche. Dominique Reynié, le médiatique patron de Fondapol, en a récemment fait la démonstration, confronté à la curiosité d'un journaliste de « Télérama » : « Qui êtes-vous pour me questionner sur notre budget ? (...) Je vous demande de sortir ! » Selon le journaliste, « le think tank de Dominique Reynié, Nicolas Bazire et Charles Beigbeder est cofinancé par des multinationales comme Veolia, Suez ou EDF. Ces dernières subventionnent également la Fondation Jean-Jaurès, proche du PS. Quant à l'Institut Montaigne, il compte parmi ses quatre-vingts mécènes EADS, Capgemini, Total, Areva,... qui financent aussi, à gauche, Terra Nova ». Les problématiques sont bien les mêmes dans ces deux pôles du débat citoyen que sont les médias d'informations et les organisations politiques. Si l'on veut éviter le piège de la pensée conforme ou celui du lobbying, il va falloir clarifier nos modèles économiques. Et se réapproprier la production des idées.

jrosselin@latribune.fr, ici

Dec 27

Les idées ? Il y a des maisons pour ça...

Par Jacques Rosselin, directeur de la rédaction

Copyright Reuters
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La tolérance ? Il y a des maisons pour ça ! » disait Claudel. On pourrait en dire autant des idées qui aujourd'hui ont déserté leurs espaces naturels, partis politiques, journaux ou sites Internet, et se réfugient dans une poignée de lieux plus douillets. Absorbés que sont les politiques par leurs électeurs et par la com, rongées que sont les rédactions par les plans d'économies et l'obsession de l'actu en temps réel, ils sous-traitent la réflexion, l'analyse, le recul, la pensée... Il suffit de lire un quotidien, y compris celui-ci, pour comprendre : l'analyse et l'opinion y ont leur rond de serviette, en fin de journal, dans des pages bien identifiées, comme si par contraste les pages d'actualité devaient s'en dispenser, au nom de la sacro-sainte séparation entre les faits et les commentaires... Ce partage des tâches n'est pas souhaitable, tant dans le domaine politique que dans celui de l'information. Tout d'abord, il assèche ceux qui sous-traitent en confiant le débat à ces structures de défaisance. Ensuite, il pose in fine la sempiternelle question à propos des émetteurs d'idées : qui parle ? Pour les partis politiques, tout comme les journaux, ces brillants esprits ne sont pas réellement des sous-traitants puisqu'ils ne leur coûtent rien. Mais alors qui les financent ? Certes, les montants évoqués pour les budgets annuels des think tanks français varient entre 300.000 et 3 millions d'euros par an, alors qu'aux États-Unis ou en Allemagne ils peuvent être cent fois supérieurs. Reste que la question fâche. Dominique Reynié, le médiatique patron de Fondapol, en a récemment fait la démonstration, confronté à la curiosité d'un journaliste de « Télérama » : « Qui êtes-vous pour me questionner sur notre budget ? (...) Je vous demande de sortir ! » Selon le journaliste, « le think tank de Dominique Reynié, Nicolas Bazire et Charles Beigbeder est cofinancé par des multinationales comme Veolia, Suez ou EDF. Ces dernières subventionnent également la Fondation Jean-Jaurès, proche du PS. Quant à l'Institut Montaigne, il compte parmi ses quatre-vingts mécènes EADS, Capgemini, Total, Areva,... qui financent aussi, à gauche, Terra Nova ». Les problématiques sont bien les mêmes dans ces deux pôles du débat citoyen que sont les médias d'informations et les organisations politiques. Si l'on veut éviter le piège de la pensée conforme ou celui du lobbying, il va falloir clarifier nos modèles économiques. Et se réapproprier la production des idées.

jrosselin@latribune.fr, ici

Dec 14

chère sécurité autrefois plus sociale

La protection sociale, un gage d'avenir

Point de vue | ATTAC | 14.12.11 | Le Monde

par

Jean-Marie Harribey, économiste, ancien président d'Attac, et Vincent Drezet, secrétaire national de l'Union SNUI-SUD Trésor Solidaires, pour Attac

Le tour de force de l'idéologie libérale aura été, au cours des trente dernières années, d'accréditer l'idée que la protection sociale était un coût et surtout qu'elle n'était qu'un coût. En France, à elles seules, l'assurance-maladie représente annuellement 11 % du PIB et les retraites 13 % ; le tout "absorbe", nous dit-on, un bon quart de la richesse produite. Pire encore, ces proportions augmentent avec le temps et seraient un handicap pour l'économie engagée dans la compétition mondiale. Il n'y aurait donc d'autre choix que de raboter l'ensemble, dans le but inavoué de le transformer progressivement en un nouveau champ de placement pour le capital qui convoite un marché annuel potentiel de quelque 500 milliards d'euros. Ainsi, la santé ou les retraites ne seraient plus, pour les compagnies d'assurance, les fonds de pension et les banques, juste un coût, mais un bénéfice !

Le démantèlement progressif mais méthodique de la protection sociale s'inscrit dans la stratégie néolibérale de restriction du périmètre de la richesse socialisée, initiée au cours de la décennie 1980 afin de remédier à la baisse générale de la rentabilité du capital et d'ouvrir une nouvelle ère d'accumulation financière. Cette stratégie a débouché sur la plus grande crise de l'histoire du capitalisme, à cause de l'interpénétration des capitaux dans le monde. Mais la leçon ne semble pas servir puisque revient dans le débat public une proposition qui ne pourrait qu'aggraver la situation. Que peut-on lui opposer ?

La TVA dite sociale, renommée "taxe anti-délocalisations" est un leurre pour trois raisons principales. Dans l'état actuel de notre fiscalité, elle accroîtrait la dégressivité générale de celle-ci, sans que l'on ait la moindre garantie que la baisse des cotisations sociales qu'elle permettrait se traduise par une baisse des prix hors taxes. D'ailleurs, le Medef, longtemps hostile à cette idée, vient de s'y rallier par la voix de Mme Parisot, trop heureuse que les entreprises puissent de défausser sur la collectivité de l'obligation de payer la partie socialisée du salaire.

Les allègements de cotisations sociales atteignent 30 milliards d'euros par an. La preuve est faite qu'ils ne jouent pas en faveur de l'emploi. Au contraire, ils ne procurent qu'un effet d'aubaine pour les entreprises et ils contribuent à la déqualification des salariés puisque les entreprises ont intérêt à embaucher pour des salaires compris entre 1 et 1,6 fois le smic. En remplaçant les cotisations patronales par deux ou trois points de TVA supplémentaires, on entretiendrait le mythe du coût du travail comme obstacle à l'emploi, sans voir que le principal obstacle est sans conteste l'accroissement du coût du capital représenté par les dividendes exigés par les actionnaires et leurs mandataires.

La troisième raison qui fait de la TVA sociale une illusion est qu'en aucun cas elle ne compensera les écarts de coûts de production, notamment salariaux, entre la France et les pays émergents comme la Chine, qui peuvent être de 1 à 10. Si on la mettait en place pour protéger les industries nationales par rapport à celles d'autres pays de l'Union européenne, la TVA sociale constituerait une dévaluation déguisée en introduisant une forme de dumping vis-à-vis de nos partenaires avec qui se fait plus de trois quarts de notre commerce extérieur. L'avantage supposé disparaîtrait si nos voisins adoptaient la même disposition. Les cas du Danemark et de l'Allemagne, souvent invoqués, ne sont guère probants car ils présentent des caractéristiques démographiques, économiques et fiscales différentes.

Tout cela incite à chercher d'autres sources de financement de la protection sociale afin d'accompagner l'augmentation des besoins qui est inéluctable : les besoins de santé et de prise en charge de la dépendance s'accroîtront, non seulement si la durée de vie moyenne s'allonge, mais aussi parce que la qualité des soins accessibles à tous sera une marque de progrès dont même l'économie profitera.

Le cœur d'un nouveau dispositif de financement se situe dans un remodelage important du partage de la valeur ajoutée, à la source de la répartition des revenus – et non pas au final de la consommation – en élargissant l'assiette des cotisations sociales à l'ensemble de la valeur ajoutée, c'est-à-dire la masse salariale plus les profits, tout au moins la partie des profits distribués.

Le déficit de la Sécurité sociale est actuellement de 18 milliards. En y incluant celui des régimes publics, on arrive à une vingtaine de milliards, soit 1 % du PIB ou 2 % de la valeur ajoutée brute des sociétés non financières, contre 12 % de cette VAB pour les dividendes et intérêts versés. Le déplacement nécessaire pour couvrir les besoins de financement ne représente donc qu'un sixième de la rémunération actuelle du capital. À qui fera-t-on croire qu'une réduction de la financiarisation de l'économie serait préjudiciable alors que sa démesure nous a plongés dans une crise sans précédent ?

 

Nov 9

cimetière de la pensée sondagière

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La copie frauduleuse de Brice Teinturier


par Alain Garrigou


Coïncidence : après le colloque universitaire du 5 novembre, organisé par Le Monde diplomatique et l’Observatoire des sondages sur la critique des sondages, Le Monde publie une pleine page du sondeur Brice Teinturier : « Critique de la critique » [1]. Nous ne saurons pas quelle est la cible puisque, à l’habitude des sondeurs, l’auteur ne cite jamais de nom, sinon celui d’un mort, Maurice Druon. Nous avons cette fois la chance d’échapper à la citation nécrophile habituelle de Pierre Bourdieu. On a bien compris que le procédé qui consiste à n’attaquer que les morts pour ne jamais avoir à citer les vivants ne procède pas d’une délicatesse mais d’une tactique de censure, ce qu’on appelle le « cimetière » en journalisme. Dans le débat intellectuel, citer des propos sans les attribuer à leurs auteurs viole le principe académique de la référence. Les scientifiques ne font pas des notes de bas de page pour faire chic, mais pour permettre à chacun de vérifier. Ils ne réclament pas une confiance a priori, et c’est la condition sine qua non de toute confrontation loyale et du progrès de la connaissance. M. Teinturier ne connaît pas non plus les conditions de la citation des auteurs classiques. Prendre telle phrase de Saint Augustin, la décontextualiser pour l’appliquer à tout autre chose participe sans doute plus à la conversation du dîner en ville pour briller auprès de sa voisine. Quitte à se revendiquer philosophe, M. Teinturier eût pu choisir des citations plus proches de son problème et, par exemple, ne pas oublier Platon et sa critique des doxosophes, les interprètes de l’opinion.

Quitte à citer encore, il n’est pas malvenu de diversifier les citations. Or, Saint Augustin était déjà sollicité dans la copie présentée aux premiers entretiens du Jeu de Paume, le 18 juin 2010, où un parterre de sondeurs était convié à réfléchir entre soi à la démocratie d’opinion. La copie publiée dans Le Monde n’en est qu’une réédition, une double copie en somme. On ne peut exactement accuser de plagiat celui qui sert deux fois la même copie. On se souvient du personnage du roman de David Lodge Un tout petit monde [2], le professeur Morris Zapp, qui parcourait les colloques de la planète avec une seule communication. Ici, la duplication met cependant en évidence une erreur grossière. Comment Brice Teinturier peut-il soutenir que les critiques, « atténuées depuis vingt-cinq ans », se sont réveillées il y a un mois seulement à l’occasion des primaires socialistes ? Déjà oubliée la polémique sur le sondage Harris Interactive de mars 2011, déjà oublié le lobbying des sondeurs pour faire avorter une réforme adoptée par le Sénat en octobre 2010, oubliée aussi l’affaire des sondages de l’Elysée en juillet 2009 ?

A moins que l’amnésie ne soit utile. On a bien compris que M. Teinturier défendait son fonds de commerce. Est-il besoin pour cela de s’aventurer sur le terrain inconnu pour lui de la connaissance historienne et sociologique de la démocratie ? Le commerce est sans doute une activité honorable, à condition que les commerçants ne prétendent pas sauver la démocratie contre d’obscurs et mystérieux ennemis.

La copie de Brice Teinturier est donc à la fois mauvaise et frauduleuse. Si elle était une copie d’examen, il faudrait se demander si l’auteur ne doit pas être traduit devant la commission de discipline. Etant publiée dans la presse, elle est un très mauvais exemple par temps de plagiat, de coupé-collé et d’imposture.

Notes

[1] « Critique de la critique », Le Monde, 8 novembre 2011.

[2] David Lodge, Un tout petit monde, Rivages poche, 2004.

 

 

 

Pour consulter le blog d'Alain Garrigou : http://blog.mondediplo.net/-Regime-d-opinion-

Nov 5

Peuple : sale mot ?

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Quand le peuple se rebelle

par François Cusset

Le peuple, sale mot. A croire ceux qui décident pour nous, et ceux qui nous informent, le peuple, terme galvaudé, serait la dernière chose dont on aurait besoin à la fin de cette folle année 2011. Le peuple, horde ignorante, foule irresponsable : jamais ceux qui choisissent en son nom n'ont eu ainsi au bord des lèvres ces ritournelles démophobes. Le peuple, c'est le populisme du référendum : c'est laisser la rue grecque menacer l'Europe unie. Le peuple, c'est l'intolérance grégaire : s'il vote enfin librement, c'est pour placer les islamistes tunisiens en tête des élections. Ou le peuple, c'est juste l'indignation folklorique : contre-sommet de Nice impuissant à infléchir le G20 de Cannes.

Le peuple, si on entend par là les classes moyennes et inférieures, aurait surtout aujourd'hui pour mission, et pour définition, le sacrifice : se serrer la ceinture, participer à l'effort de relèvement des comptes, se conduire exemplairement comme le doit un débiteur, rogner sur ses privilèges puisque la conjoncture l'exige. Et outre-Atlantique, où le peuple de la Déclaration d'indépendance, comme celui des droits civils, semble avoir été annihilé depuis longtemps par l'entertainment et les fonds de pension, le peuple ne peut être qu'obtus, milice de blancs-becs racistes du Midwest, le fonds de commerce du Tea Party et des groupes antiavortement. Bref, le peuple, c'est bien connu, si on lui laisse le choix, il vous fabrique un Hitler ou, au mieux, vous promeut au goût du jour une Marine Le Pen et une Sarah Palin. Le peuple, mantra de leader populiste, label d'historien douteux ou d'intellectuel démagogue. Et pourtant.

Pourtant, alors qu'une telle méfiance envers la démocratie anime si manifestement les décideurs du moment, jamais depuis longtemps, depuis peut-être un demi-siècle, quelque chose ne s'était fait jour en si peu de temps qui ressemble à ce point à un peuple mondial en lutte. Un peuple dont le mouvement nord-américain des "Occupy", né il y a six semaines sur un trottoir de Wall Street, constitue pour le "premier-monde" une avant-garde improbable - puisque depuis quelques mois, pour la stupéfaction de nos experts, ce peuple mondial avait plus fait entendre sa voix en Afrique du Nord ou en Amérique latine que sous nos cieux. Une avant-garde improbable, parce qu'on n'attendait pas là, au pays de Steven Spielberg et de Bernie Madoff, l'émergence d'un mouvement social de portée mondiale, même si le soulèvement des ghettos britanniques au coeur de l'été, à deux pas de la City, aurait dû nous mettre sur la voie.

Improbable, aussi, parce qu'on avait fait un peu vite de l'Amérique du Nord le tombeau du social et de la contestation, le lieu pionnier où l'énergie libertaire des années 1960 avait accouché du nouveau capitalisme, informel et sympathique, et où le vent d'opposition à la domination n'avait su que déboucher sur les politiques identitaires. Improbable, en un mot, parce qu'après avoir commencé à Tunis et au Caire, puis s'être poursuivie sur ce même air d'insoumission de Madrid à Tel-Aviv, on ne pouvait concevoir qu'une année de contestation aussi décisive s'achevât sur les rives de l'Hudson et les plages de Californie. Non, pas là-bas, dans les marges de cet empire en déclin, bouffi d'arrogance et d'égoïsmes terminaux. C'est pourtant là-bas que se réinvente ces jours-ci la contestation, jusqu'à reléguer dans l'ombre, à l'échelle mondiale, les émeutes athéniennes et le choeur des "indignés" européens - avec lesquels, bien sûr, ces Américains, décidément plus internationalistes qu'on ne l'avait cru, ne cessent, jour après jour, de clamer leur solidarité.

Il faut dire que ce mouvement paradoxal, immobile sur ses places, délibérément indéfini - sous la promesse vague d'un "soulèvement mondial" et le slogan "We are the 99 %" -, n'a eu droit en France qu'à une couverture médiatique étriquée ou trompeuse. Mouvement sous-estimé, caricaturé, repeint aux couleurs de la "diversité" yankee et du folklore un peu scout de campeurs bricoleurs. Mouvement critiqué pour son flou artistique, quand ce n'est pas - comme dans certains médias américains - pour les viols et la drogue qui en souilleraient nuit après nuit les pieuses intentions. Mouvement, surtout, réduit aux mêmes images du petit Zuccotti Park new-yorkais, face au chantier de Ground Zero, avec ses touristes plus nombreux que ses campeurs et le défilé de ses personnalités comme une ode à l'esprit libre - Michael Moore, Naomi Klein, Judith Butler, venus pourtant dialoguer et non sermonner. Alors que, loin des caméras de Manhattan, ce sont désormais plus de 500 villes aux Etats-Unis et au Canada qui se targuent d'un mouvement d'occupation de leur espace public, ou de ce qu'il en reste : poignée de résistants solitaires qui font le pied de grue aux carrefours les plus cossus de Californie, à Venice Beach ou dans le comté d'Orange (où les visiteurs de passage ne peuvent s'empêcher de penser que si ça prend là, ça prendra partout), groupes autrement nombreux dans les cités du chômage et du passé ouvrier, de Pittsburgh à Philadelphie, occupants les plus déterminés là où la police a déchaîné la répression, d'Oakland à Chicago, ou squats paisibles et tenaces des grandes villes canadiennes, de Vancouver à Toronto.

Il n'est pas jusqu'à la vieille théorie du climat qui ne serve à rassurer les sceptiques : l'hiver neigeux et le vent glacial auront raison de ce mouvement anachronique. Il suffit, pour balayer l'argument, d'avoir vu les campeurs new-yorkais stoïques sous la neige d'Halloween, les soupes chaudes servies à toute heure dans les villes de la région des Grands Lacs, ou juste ces gros chandails maison et ces bonnets à pompon imités de ceux des Indiens de l'Altiplano. Ceux qui disent ne plus vouloir être des morts-vivants ou des téléspectateurs avachis ne vont pas s'arrêter au premier coup de froid. Naïfs peut-être, frileux non.

Car l'autre argument des sceptiques est l'innocence dont ferait preuve cette multitude bigarrée, pauvre en grandes organisations et en expérience militante, ralentie par la culture américaine du consensus et les nouveaux réflexes New Age : plus prête, en un mot, pour les bons sentiments que pour les actions pérennes. Or, non seulement la radicalité exprimée par les "Occupy" est plus effective que rhétorique - qu'il s'agisse d'occuper un hall de banque, même une demi-heure, ou d'organiser la survie du groupe et la levée de fonds -, mais surtout, en une leçon qui vaut pour nous tous, les fameuses guerres culturelles des années 1980-1990 semblent avoir été enfin soldées, au profit d'une guerre commune contre la folie financière et l'injustice sociale. Les médias ont eu beau épiloguer sur le manque de femmes ici ou de Noirs là, et les idéologues tenter de déterrer la hache de guerre identitaire, c'est d'abord l'unité qui frappe, l'unité de ton et d'action entre minorités ethniques, sexuelles, culturelles et associations d'aide sociale.

Evidemment, la réticence à dresser des revendications spécifiques s'explique aussi par ce bric-à-brac de mots d'ordre écologiques et culturels, sociaux et fiscaux. Elle prend sa source dans l'irréductible diversité de campements hirsutes, où l'on trouve des activistes anticapitalistes, des étudiants, des vétérans de la guerre d'Irak, des retraités des luttes pour les droits civiques, des parents d'élève, des militantes lesbiennes ou des punks sans abri. Mais elle n'empêche pas, elle favoriserait même, la constitution d'un éthos commun. Au sens d'une disposition éthique générale, exprimée ici dans le refus des hiérarchies et la critique de la représentation démocratique (d'où l'absence de micros aux assemblées générales, dont les propos circulent, répétés par tous, comme en un vaste concert de negro spirituals). Et au sens d'un accord de fond sur les modes opératoires : occuper la rue, se réapproprier la ville, s'équiper, communiquer, comprendre, fournir aux plus démunis ce que les services sociaux ne fournissent plus.

Si ce mouvement né d'une initiative new-yorkaise de l'association canadienne Adbusters (l'équivalent de nos antipubs français) a pris consistance aussi vite, c'est, outre la récession, grâce aux modèles fournis quelques mois plus tôt par les "printemps arabes" et les "indignés" sud-européens : des modèles qui ont suffi à faire voler en éclats le mythe de l'impuissance populaire et du fatum économique et à rappeler la puissance de déstabilisation qui peut être celle d'un mouvement populaire transversal. Exigence de régulation du crédit à la consommation et des marchés financiers, odes nostalgiques à la révolution mondiale ou à "vivre sans temps mort", défense d'une espèce marine menacée ou d'une forêt en sursis, sit-in improvisés devant les mairies et les banques ou téléconférences en direct avec la place Tahrir ou avec le Chiapas : rien là qui signale l'ébauche d'un discours cohérent, l'esquisse d'un programme constructif, mais, par les formes de vie qui s'y inventent et l'absence d'échéance partout martelée, quelque chose qui indique que sous nos latitudes aussi, et pas seulement sous les fouets de Kadhafi et de Ben Ali, nombreux sont ceux pour qui le seuil du supportable a été franchi. Et la fin de l'anomie, collectivement décidée. Non pas une solution à nos impasses comptables et à nos gestions discordantes de la crise. Mais un début de solution au vieux déficit de démocratie qui n'avait pas attendu la récession pour démobiliser les citoyens du monde "riche".

"Okioupaille Brongniart" serait un barbarisme imprononçable. Mais il est grand temps, de ce côté-ci de l'Atlantique, qu'on tire la leçon américaine, après la leçon arabe, de cette énorme année 2011. Et qu'on (re) prenne la mesure de ce que peut un peuple.


 

François Cusset est historien des idées

Ancien directeur du Bureau du livre français de New York, il est aujourd'hui professeur à l'université Paris-Ouest-Nanterre. Il est notamment l'auteur de "La Décennie : le grand cauchemar des années 1980" (La Découverte, 2003 et 2006) et, en 2008, de "Contre-discours de Mai : ce qu'embaumeurs et fossoyeurs de 68 ne disent pas à ses héritiers" (Actes Sud)

 

Source : le Monde du 05.11.11

Nov 1

l'Autre crise

Dany-robertdufour
Une civilisation en crise

Point de vue | LEMONDE

par Dany-Robert Dufour, philosophe

L'actualité de ces derniers mois a été très riche : outre les "révolutions arabes", il y eut Fukushima, la dette des Etats, l'"affairois derniers faits séparément. Notre pari sera de tenter de les penser ensemble comme des symptômes de notre temps. Autrement dit, bien décryptés, ils seraient susceptibles de dire certaines vérités de notre époque. Quelle vérité ? Celle d'un monde en profonde crise.

En effet, la civilisation occidentale, entraînant avec elle le reste du monde, est emportée par un nouveau démon où se mélangent en proportions diverses l'ultra et le néolibéralisme. Ce diagnostic, partagé, est cependant un peu trompeur : il porte à croire que la crise est d'abord économique et financière. De sorte que, pour la résoudre, on aurait avant tout besoin de la science des économistes. On aurait tort de le croire. Pour plusieurs raisons. La première est triviale : la science des économistes est au moins aussi versatile que celle du marc de café. La seconde est plus sérieuse : nous ne vivons pas seulement une crise économique et financière, mais aussi politique, écologique, morale, subjective, esthétique, intellectuelle... Ce sont les fondements sur lesquels repose notre civilisation qui sont atteints.

D'où vient donc cette courte vue qui pousse à croire que les remèdes à la crise sont économiques ? D'une illusion d'optique dont il serait temps de nous dépendre. Cette illusion émane des théories ultra et néolibérales elles-mêmes qui prennent l'économie marchande et financière pour référence unique. Du coup, ce sont les autres grandes économies humaines qui sont oubliées, avant d'être mises au pas : les économies politique, symbolique, sémiotique et psychique. Nous vivons en quelque sorte dans un nouveau totalitarisme sans le savoir, découlant de l'impérialisme théorique de l'économisme néo et ultralibéral faisant l'impasse sur tous les autres secteurs où les hommes échangent entre eux : qu'il s'agisse des règles pour gouverner la cité, des valeurs dont ils tirent des principes, des discours porteurs de signes à la recherche du sens, des intensités et des flux pulsionnels mis en jeu.

Dans la pensée libérale, en effet, la société des hommes, dans sa richesse et sa diversité, n'apparaît plus que comme une auxiliaire du marché. Comme l'a montré l'historien de l'économie Karl Polanyi dans son maître ouvrage écrit en 1944, La Grande Transformation (Gallimard, 1983), dans cette perspective, au lieu que l'économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont déstructurées et restructurées afin d'être réencastrées de force dans le système économique. Bref, le marché oublie que les relations marchandes n'ont de sens qu'à s'intégrer dans des rapports plus vastes où les hommes échangent non seulement des produits manufacturés, mais aussi et surtout des formes symboliques, morales, juridiques, linguistiques, esthétiques, psychiques dont l'échange les constitue comme sujets.

La simple "économie économique" oublie que chacune de ces autres grandes économies humaines possède ses lois propres et qu'aucune n'est réductible à la loi de l'économie marchande, le gain, résultant de l'égoïsme des acteurs, en vue d'un accroissement infini des richesses censé profiter à tous. S'il est un symptôme révélant cette réduction de toutes les activités humaines au marché, c'est l'obsession contemporaine pour des indicateurs statistiques comme le PIB ou le PNB, même si quelques économistes, de préférence non occidentaux (comme Amartya Sen), luttent pour que d'autres indicateurs relatifs à ces autres grandes économies humaines soient pris en compte.

On commence à comprendre comment cette grande transformation a été mise en oeuvre. En effet, si ces économies sont différentes, elles n'en sont pas moins articulées entre elles. Autrement dit, si un changement survient dans l'une, il se produit des effets dans les autres. Ainsi, des changements dans l'économie marchande (la dérégulation en vue de maximiser le gain) entraînent des effets dans l'économie politique (l'obsolescence du gouvernement, le déni de son rôle interventionniste et l'apparition, à leur place, de la "gouvernance"). Ce qui, à son tour, provoque des mutations dans l'économie symbolique (la disparition de l'autorité du pacte républicain et l'apparition de "troupeaux" de consommateurs où chacun est attrapé par des objets manufacturés ou des services marchands qui lui promettent la satisfaction pulsionnelle).

De même, surgissent alors des transformations profondes dans l'économie sémiotique (la désuétude de la recherche de la vérité par le jeu de la pensée critique au profit de la recherche permanente de coups discursifs gagnants). Cette réaction en chaîne peut enfin produire des effets considérables dans une économie a priori à l'abri parce que bien enfouie en chacun, l'économie psychique.

C'est en effet le sujet moderne caractérisé, outre sa dimension critique (qui le rend apte, selon Kant, à penser par lui-même), par la dimension névrotique (résultant, selon Freud, de la culpabilité) qui disparaît. Il est remplacé par un autre sujet, naviguant dans une autre région psychique qu'on peut représenter par un triangle dont les trois pointes seraient constituées de l'instrumentalisation de l'autre caractéristique de la perversion, de la recherche effrénée de la satisfaction pulsionnelle jusqu'à l'addiction aux objets et de la dépression comme ultime refuge.

Le terme qui nous semble convenir pour décrire ce phénomène de propagation d'une économie à l'autre est celui de transduction, introduit par le philosophe Gilbert Simondon dans L'Individu et sa genèse physico-biologique (PUF, 1964). On parle de propagation transductive lorsque chaque région constituée sert à la région suivante de principe, de modèle et d'amorce, si bien qu'une modification peut s'étendre et qu'une mutation générale peut apparaître après s'être propagée de proche en proche.

Au terme de cette réaction en chaîne où les différents changements se renforcent l'un l'autre, ce que nous percevons, c'est le passage d'une culture à une autre, d'une cité à une autre... dont on s'aperçoit qu'à peine installée elle se trouve déjà en sérieuse crise. Ajoutons que ce sont non seulement les autres grandes économies humaines que l'économie ultra et néolibérale altère, mais aussi l'économie du vivant. Il existe en effet, comme Fukushima le montre, une contradiction majeure entre le fantasme de la richesse infinie et le réel caractérisé par la limite et la finitude des ressources offertes par la terre. La nature n'est-elle pas en train d'émettre d'inquiétants symptômes de dérèglement et d'épuisement ?

Pourtant, la civilisation occidentale dispose de ressources exceptionnelles. Sa spécificité, nous semble-t-il, c'est d'avoir su viser, au travers de nombreuses vicissitudes, la réalisation de l'individu. Il faut reprendre ce projet abandonné, car notre époque, contrairement à l'opinion courante, n'est pas à l'individualisme, mais à l'égoïsme. De sorte qu'on se trouve dans une troisième impasse historique en un siècle.

En effet, après l'impasse du fascisme qui a fait disparaître l'individu dans les foules fanatisées et après celle du communisme qui a interdit à l'individu de parler tout en le collectivisant, est venue celle de l'ultra et du néolibéralisme qui réduit l'individu à son fonctionnement pulsionnel en le gavant d'objets - n'est-ce pas un symptôme parfait de notre temps que l'économiste en chef de la plus grande institution monétaire internationale, Dominique Strauss-Kahn, ait fait preuve d'un sérieux dérèglement pulsionnel jusqu'au point de se faire prendre en flagrant délit ?

Il faut relancer le projet philosophique occidental, car l'individu n'a jamais encore véritablement existé, pas plus aujourd'hui qu'hier. Plusieurs fois déjà, la civilisation occidentale a su se sortir d'impasses historiques tragiques en se réinventant un avenir possible visant la pleine réalisation de l'individu.

Pensons à l'"esprit de Philadelphie" qui s'est imposé au sortir de la seconde guerre mondiale. Fondé sur le principe de dignité, cet esprit présidait alors à la reconstruction complète d'un monde mené à sa ruine en grande partie à cause du chaos de 1929 provoqué par l'ultralibéralisme d'avant-guerre, sur lequel le nazisme avait surgi. Il suffit de relire des textes aussi fondateurs que le programme du Conseil national de la Résistance adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944 sous le titre Les Jours heureux, la déclaration internationale des droits à vocation universelle de Philadelphie proclamée le 10 mai 1944, l'adoption de la Déclaration universelle des droits de l'homme en 1948, pour sentir qu'un souffle nouveau était à l'oeuvre.

Plus loin de nous, il faut se souvenir que la civilisation occidentale a su se sortir de dogmes obscurs en inventant l'esprit de ce qu'on allait connaître ensuite sous le nom de Renaissance. Esprit de l'humanisme qui s'est mis à souffler à Florence à partir du cercle des néoplatoniciens réuni autour de Politien, de Landino, de Pic de La Mirandole et de Marcile Ficin, traducteur de Platon, dans la villa des Médicis où les Leonardo, Brunelleschi et Botticelli étaient invités. Ne pourrait-on mettre à profit la campagne présidentielle qui s'ouvre pour (re)commencer à penser à un avenir possible ?


Dany-Robert Dufour est professeur de philosophie de l'éducation à l'université Paris-VIII, ex-directeur de programme au Collège international de philosophie. Il a notamment publié une anthropologie critique du libéralisme en trois volumes (L'Art de réduire les têtes, Le Divin Marché, La Cité perverse, chez Denoël) et, récemment, L'individu qui vient... après le libéralisme (Denoël, 450 p., 22 euros).

Article paru dans l'édition du Monde du 30.10.11

 

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