le p'tit cagibi de GdeC

Ici, je dépose tout mon p'tit bordel en attendant de savoir quoi en faire... ou pas.
Jan 11

Ensemble, tout devient possible... même le pire.

La police des polices, au cœur d'un scandale judiciaire | Le Monde

Un scandale sans précédent ébranle la Préfecture de police de Paris. Selon une enquête menée par Le Monde, l'Inspection générale des services (IGS), la "police des polices", a sciemment truqué, en 2007, une procédure portant sur un éventuel trafic de titres de séjour au service des affaires réservées. Cela afin de nuire, à l'approche de l'élection présidentielle, à Yannick Blanc, alors directeur de la police générale, à son adjoint Bruno Triquenaux et à Christian Massard, un policier affecté à la sécurité de l'ex-ministre de l'intérieur Daniel Vaillant. Trois hommes jugés trop éloignés du pouvoir sarkozyste, et très proches du Parti socialiste pour deux d'entre eux. Au total, quatre fonctionnaires ont été injustement mis en examen, M. Blanc ayant "seulement" été placé en garde à vue. Tous les cinq ont été suspendus à la suite de cette affaire montée de toutes pièces – un "chantier", dans le jargon policier. Ils ont été innocentés en janvier 2011 par la cour d'appel de Paris. Et, désormais, la justice enquête sur… l'enquête de l'IGS. Quatre juges d'instruction parisiens mènent six enquêtes distinctes sur la "police des polices", par ailleurs épinglée dans l'affaire des fadettes du Monde. L'institution policière, déjà mise en cause dans les affaires Neyret et Carlton, est durablement déstabilisée. Le préfet de police de Paris, Michel Gaudin, pilier du système sarkozyste, est visé par l’une des procédures. Il a été interrogé le 15 décembre 2011 en qualité de témoin assisté, un statut hybride entre celui de témoin simple et de mis en examen. Tout comme un autre préfet, ancien patron des renseignements généraux, Pascal Mailhos. Ils ont tous deux été les signataires des arrêtés de suspension visant les fonctionnaires injustement accusés. Il leur est notamment reproché de s’être appuyés sur des éléments judiciaires dont ils n’auraient pas dû avoir connaissance. Ils ont soutenu que des éléments concrets visant les agents des affaires réservées avaient été obtenus par l’IGS. Ces derniers n’ont pas fait mystère, lors de leurs interrogatoires, des multiples services qui leur étaient demandés en tant que fonctionnaires délivrant des titres de séjour, et même des relations qu’ils entretenaient avec des demandeurs, allant parfois jusqu’à s’offrir mutuellement des présents. Sans jamais, comme l’a assuré la cour d’appel, avoir franchi la ligne jaune. En toute discrétion, les magistrats, menant eux-mêmes les investigations, ont mis au jour de nombreuses irrégularités : plusieurs procès-verbaux ont été truqués, des retranscriptions d’écoutes téléphoniques caviardées, des déclarations déformées, sans parler des pressions sur des témoins… Jusqu’au patron de l’IGS, Claude Bard, qui ira tirer des chèques sur son compte personnel pour défrayer un "expert" venu de nulle part. Ils ont auditionné des témoins évoquant la "censure" à l’IGS, et la mainmise de la hiérarchie sur toutes les procédures. Au final, une incroyable série d’anomalies, d’autant plus choquantes qu’elles émanent du service censé contrôler la légalité des actes des policiers. Les procédures ont été lancées par les multiples plaintes déposées par Me David Lepidi, l’avocat des fonctionnaires mis en cause à tort. Elles visent notamment des faits de "faux en écritures publiques" – un crime passible de la cour d’assises –, "violation du secret de l’instruction", "dénonciation calomnieuse" et autres "violences volontaires". Par ailleurs, Me Lepidi a saisi par courrier le Conseil supérieur de la magistrature (CSM) du cas de la juge Michèle Ganascia, qui a procédé aux mises en examen injustifiées des quatre fonctionnaires sur la base de l’enquête tronquée de l’IGS. Outre l’institution policière, l’affaire pourrait aussi se révéler embarrassante pour Nicolas Sarkozy, à l’époque ministre de l’intérieur puis président de la République. Dans une note du 1er mars 2010 destinée à la justice, Yannick Blanc expliquait qu’il ne faisait aucun doute que "seul le biais politique" permettait de comprendre pourquoi l’IGS s’était "ingéniée, contre toute vraisemblance, à [l’impliquer] et à impliquer Daniel Vaillant, via son officier de sécurité, dans une affaire de corruption et de trafic d’influence parfaitement imaginaire". Lui aussi visé par la manipulation, le maire (PS) du 18e arrondissement de Paris et député Daniel Vaillant a résumé son sentiment dans un courrier adressé le 31 mars 2011 à l’ex-procureur général près la Cour de cassation, Jean-Louis Nadal : "En prononçant directement des non-lieux au bénéfice de tous les fonctionnaires mis en cause, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris a ramené cette affaire à sa dimension réelle, celle d’un montage policier destiné à complaire au pouvoir politique dans le contexte de l’élection présidentielle de 2007." Gérard Davet et Fabrice Lhomme

 

Le Préfet de polcie de Paris, Michel Gaudin, " un pilier du système sarkozyste", selon les auteurs...

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Dec 28

C'est prouvé scientifiquement maintenant : l'homme a une b... à la place du cerveau

 

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Les femmes rendraient les hommes moins intelligents

 

mardi 27 décembre 2011, 16:47

C'est la conclusion émise par ces chercheurs néerlandais dans les Archives of Sexual Behaviour et relayée par "Le Monde" : les performances cognitives de l'Homo sapiens mâle diminuent après une interaction avec un membre du sexe opposé. Pour démontrer cette théorie, les scientifiques ont fait subir des tests à des messieurs hétérosexuels. Le résultat est le suivant : après avoir discuté avec une femme, l'homme réussit moins bien des épreuves intellectuelles. La cause de ce comportement réside dans le fait que le mâle a tendance à surinterpréter les signaux envoyés par la dame ou la demoiselle et à sexualiser le moindre contact avec cette dernière. Ce constat est ancestral et découle de l'évolution des espèces : l'instinct de chasse de l'homme qui ne veut pas manquer une occasion de s'accoupler. Ainsi, il se déconcentre, s'épuise en voulant prouver sa valeur et perd temporairement une partie de ses facultés cérébrales. Mieux, ces psychologues ont aussi démontré que cette dégénérescence mentale masculine provisoire intervient aussi en amont de la conversation. Si l'homme sait qu'une discussion avec un membre du sexe opposé est imminente, il égare alors certaines de ses capacités intellectuelles. Pour cela, les chercheurs ont fait subir des tests à des hommes et des femmes en leur avertissant qu'ils parleraient à un membre du sexe opposé avant que les tests ne soient effectués. Résultats, les hommes ont moins bien réussi ces contrôles que les femmes. Pourtant, la personne avec laquelle les hommes conversaient avant l'épreuve était en fait une voix automatisée issue d'un ordinateur...

 

Dec 27

l'espace d'une idée, trop grand pour un journal ?

Les idées ? Il y a des maisons pour ça...

Par Jacques Rosselin, directeur de la rédaction

Copyright Reuters
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La tolérance ? Il y a des maisons pour ça ! » disait Claudel. On pourrait en dire autant des idées qui aujourd'hui ont déserté leurs espaces naturels, partis politiques, journaux ou sites Internet, et se réfugient dans une poignée de lieux plus douillets. Absorbés que sont les politiques par leurs électeurs et par la com, rongées que sont les rédactions par les plans d'économies et l'obsession de l'actu en temps réel, ils sous-traitent la réflexion, l'analyse, le recul, la pensée... Il suffit de lire un quotidien, y compris celui-ci, pour comprendre : l'analyse et l'opinion y ont leur rond de serviette, en fin de journal, dans des pages bien identifiées, comme si par contraste les pages d'actualité devaient s'en dispenser, au nom de la sacro-sainte séparation entre les faits et les commentaires... Ce partage des tâches n'est pas souhaitable, tant dans le domaine politique que dans celui de l'information. Tout d'abord, il assèche ceux qui sous-traitent en confiant le débat à ces structures de défaisance. Ensuite, il pose in fine la sempiternelle question à propos des émetteurs d'idées : qui parle ? Pour les partis politiques, tout comme les journaux, ces brillants esprits ne sont pas réellement des sous-traitants puisqu'ils ne leur coûtent rien. Mais alors qui les financent ? Certes, les montants évoqués pour les budgets annuels des think tanks français varient entre 300.000 et 3 millions d'euros par an, alors qu'aux États-Unis ou en Allemagne ils peuvent être cent fois supérieurs. Reste que la question fâche. Dominique Reynié, le médiatique patron de Fondapol, en a récemment fait la démonstration, confronté à la curiosité d'un journaliste de « Télérama » : « Qui êtes-vous pour me questionner sur notre budget ? (...) Je vous demande de sortir ! » Selon le journaliste, « le think tank de Dominique Reynié, Nicolas Bazire et Charles Beigbeder est cofinancé par des multinationales comme Veolia, Suez ou EDF. Ces dernières subventionnent également la Fondation Jean-Jaurès, proche du PS. Quant à l'Institut Montaigne, il compte parmi ses quatre-vingts mécènes EADS, Capgemini, Total, Areva,... qui financent aussi, à gauche, Terra Nova ». Les problématiques sont bien les mêmes dans ces deux pôles du débat citoyen que sont les médias d'informations et les organisations politiques. Si l'on veut éviter le piège de la pensée conforme ou celui du lobbying, il va falloir clarifier nos modèles économiques. Et se réapproprier la production des idées.

jrosselin@latribune.fr, ici

Dec 27

Les idées ? Il y a des maisons pour ça...

Par Jacques Rosselin, directeur de la rédaction

Copyright Reuters
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La tolérance ? Il y a des maisons pour ça ! » disait Claudel. On pourrait en dire autant des idées qui aujourd'hui ont déserté leurs espaces naturels, partis politiques, journaux ou sites Internet, et se réfugient dans une poignée de lieux plus douillets. Absorbés que sont les politiques par leurs électeurs et par la com, rongées que sont les rédactions par les plans d'économies et l'obsession de l'actu en temps réel, ils sous-traitent la réflexion, l'analyse, le recul, la pensée... Il suffit de lire un quotidien, y compris celui-ci, pour comprendre : l'analyse et l'opinion y ont leur rond de serviette, en fin de journal, dans des pages bien identifiées, comme si par contraste les pages d'actualité devaient s'en dispenser, au nom de la sacro-sainte séparation entre les faits et les commentaires... Ce partage des tâches n'est pas souhaitable, tant dans le domaine politique que dans celui de l'information. Tout d'abord, il assèche ceux qui sous-traitent en confiant le débat à ces structures de défaisance. Ensuite, il pose in fine la sempiternelle question à propos des émetteurs d'idées : qui parle ? Pour les partis politiques, tout comme les journaux, ces brillants esprits ne sont pas réellement des sous-traitants puisqu'ils ne leur coûtent rien. Mais alors qui les financent ? Certes, les montants évoqués pour les budgets annuels des think tanks français varient entre 300.000 et 3 millions d'euros par an, alors qu'aux États-Unis ou en Allemagne ils peuvent être cent fois supérieurs. Reste que la question fâche. Dominique Reynié, le médiatique patron de Fondapol, en a récemment fait la démonstration, confronté à la curiosité d'un journaliste de « Télérama » : « Qui êtes-vous pour me questionner sur notre budget ? (...) Je vous demande de sortir ! » Selon le journaliste, « le think tank de Dominique Reynié, Nicolas Bazire et Charles Beigbeder est cofinancé par des multinationales comme Veolia, Suez ou EDF. Ces dernières subventionnent également la Fondation Jean-Jaurès, proche du PS. Quant à l'Institut Montaigne, il compte parmi ses quatre-vingts mécènes EADS, Capgemini, Total, Areva,... qui financent aussi, à gauche, Terra Nova ». Les problématiques sont bien les mêmes dans ces deux pôles du débat citoyen que sont les médias d'informations et les organisations politiques. Si l'on veut éviter le piège de la pensée conforme ou celui du lobbying, il va falloir clarifier nos modèles économiques. Et se réapproprier la production des idées.

jrosselin@latribune.fr, ici

Dec 14

chère sécurité autrefois plus sociale

La protection sociale, un gage d'avenir

Point de vue | ATTAC | 14.12.11 | Le Monde

par

Jean-Marie Harribey, économiste, ancien président d'Attac, et Vincent Drezet, secrétaire national de l'Union SNUI-SUD Trésor Solidaires, pour Attac

Le tour de force de l'idéologie libérale aura été, au cours des trente dernières années, d'accréditer l'idée que la protection sociale était un coût et surtout qu'elle n'était qu'un coût. En France, à elles seules, l'assurance-maladie représente annuellement 11 % du PIB et les retraites 13 % ; le tout "absorbe", nous dit-on, un bon quart de la richesse produite. Pire encore, ces proportions augmentent avec le temps et seraient un handicap pour l'économie engagée dans la compétition mondiale. Il n'y aurait donc d'autre choix que de raboter l'ensemble, dans le but inavoué de le transformer progressivement en un nouveau champ de placement pour le capital qui convoite un marché annuel potentiel de quelque 500 milliards d'euros. Ainsi, la santé ou les retraites ne seraient plus, pour les compagnies d'assurance, les fonds de pension et les banques, juste un coût, mais un bénéfice !

Le démantèlement progressif mais méthodique de la protection sociale s'inscrit dans la stratégie néolibérale de restriction du périmètre de la richesse socialisée, initiée au cours de la décennie 1980 afin de remédier à la baisse générale de la rentabilité du capital et d'ouvrir une nouvelle ère d'accumulation financière. Cette stratégie a débouché sur la plus grande crise de l'histoire du capitalisme, à cause de l'interpénétration des capitaux dans le monde. Mais la leçon ne semble pas servir puisque revient dans le débat public une proposition qui ne pourrait qu'aggraver la situation. Que peut-on lui opposer ?

La TVA dite sociale, renommée "taxe anti-délocalisations" est un leurre pour trois raisons principales. Dans l'état actuel de notre fiscalité, elle accroîtrait la dégressivité générale de celle-ci, sans que l'on ait la moindre garantie que la baisse des cotisations sociales qu'elle permettrait se traduise par une baisse des prix hors taxes. D'ailleurs, le Medef, longtemps hostile à cette idée, vient de s'y rallier par la voix de Mme Parisot, trop heureuse que les entreprises puissent de défausser sur la collectivité de l'obligation de payer la partie socialisée du salaire.

Les allègements de cotisations sociales atteignent 30 milliards d'euros par an. La preuve est faite qu'ils ne jouent pas en faveur de l'emploi. Au contraire, ils ne procurent qu'un effet d'aubaine pour les entreprises et ils contribuent à la déqualification des salariés puisque les entreprises ont intérêt à embaucher pour des salaires compris entre 1 et 1,6 fois le smic. En remplaçant les cotisations patronales par deux ou trois points de TVA supplémentaires, on entretiendrait le mythe du coût du travail comme obstacle à l'emploi, sans voir que le principal obstacle est sans conteste l'accroissement du coût du capital représenté par les dividendes exigés par les actionnaires et leurs mandataires.

La troisième raison qui fait de la TVA sociale une illusion est qu'en aucun cas elle ne compensera les écarts de coûts de production, notamment salariaux, entre la France et les pays émergents comme la Chine, qui peuvent être de 1 à 10. Si on la mettait en place pour protéger les industries nationales par rapport à celles d'autres pays de l'Union européenne, la TVA sociale constituerait une dévaluation déguisée en introduisant une forme de dumping vis-à-vis de nos partenaires avec qui se fait plus de trois quarts de notre commerce extérieur. L'avantage supposé disparaîtrait si nos voisins adoptaient la même disposition. Les cas du Danemark et de l'Allemagne, souvent invoqués, ne sont guère probants car ils présentent des caractéristiques démographiques, économiques et fiscales différentes.

Tout cela incite à chercher d'autres sources de financement de la protection sociale afin d'accompagner l'augmentation des besoins qui est inéluctable : les besoins de santé et de prise en charge de la dépendance s'accroîtront, non seulement si la durée de vie moyenne s'allonge, mais aussi parce que la qualité des soins accessibles à tous sera une marque de progrès dont même l'économie profitera.

Le cœur d'un nouveau dispositif de financement se situe dans un remodelage important du partage de la valeur ajoutée, à la source de la répartition des revenus – et non pas au final de la consommation – en élargissant l'assiette des cotisations sociales à l'ensemble de la valeur ajoutée, c'est-à-dire la masse salariale plus les profits, tout au moins la partie des profits distribués.

Le déficit de la Sécurité sociale est actuellement de 18 milliards. En y incluant celui des régimes publics, on arrive à une vingtaine de milliards, soit 1 % du PIB ou 2 % de la valeur ajoutée brute des sociétés non financières, contre 12 % de cette VAB pour les dividendes et intérêts versés. Le déplacement nécessaire pour couvrir les besoins de financement ne représente donc qu'un sixième de la rémunération actuelle du capital. À qui fera-t-on croire qu'une réduction de la financiarisation de l'économie serait préjudiciable alors que sa démesure nous a plongés dans une crise sans précédent ?

 

Nov 9

cimetière de la pensée sondagière

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La copie frauduleuse de Brice Teinturier


par Alain Garrigou


Coïncidence : après le colloque universitaire du 5 novembre, organisé par Le Monde diplomatique et l’Observatoire des sondages sur la critique des sondages, Le Monde publie une pleine page du sondeur Brice Teinturier : « Critique de la critique » [1]. Nous ne saurons pas quelle est la cible puisque, à l’habitude des sondeurs, l’auteur ne cite jamais de nom, sinon celui d’un mort, Maurice Druon. Nous avons cette fois la chance d’échapper à la citation nécrophile habituelle de Pierre Bourdieu. On a bien compris que le procédé qui consiste à n’attaquer que les morts pour ne jamais avoir à citer les vivants ne procède pas d’une délicatesse mais d’une tactique de censure, ce qu’on appelle le « cimetière » en journalisme. Dans le débat intellectuel, citer des propos sans les attribuer à leurs auteurs viole le principe académique de la référence. Les scientifiques ne font pas des notes de bas de page pour faire chic, mais pour permettre à chacun de vérifier. Ils ne réclament pas une confiance a priori, et c’est la condition sine qua non de toute confrontation loyale et du progrès de la connaissance. M. Teinturier ne connaît pas non plus les conditions de la citation des auteurs classiques. Prendre telle phrase de Saint Augustin, la décontextualiser pour l’appliquer à tout autre chose participe sans doute plus à la conversation du dîner en ville pour briller auprès de sa voisine. Quitte à se revendiquer philosophe, M. Teinturier eût pu choisir des citations plus proches de son problème et, par exemple, ne pas oublier Platon et sa critique des doxosophes, les interprètes de l’opinion.

Quitte à citer encore, il n’est pas malvenu de diversifier les citations. Or, Saint Augustin était déjà sollicité dans la copie présentée aux premiers entretiens du Jeu de Paume, le 18 juin 2010, où un parterre de sondeurs était convié à réfléchir entre soi à la démocratie d’opinion. La copie publiée dans Le Monde n’en est qu’une réédition, une double copie en somme. On ne peut exactement accuser de plagiat celui qui sert deux fois la même copie. On se souvient du personnage du roman de David Lodge Un tout petit monde [2], le professeur Morris Zapp, qui parcourait les colloques de la planète avec une seule communication. Ici, la duplication met cependant en évidence une erreur grossière. Comment Brice Teinturier peut-il soutenir que les critiques, « atténuées depuis vingt-cinq ans », se sont réveillées il y a un mois seulement à l’occasion des primaires socialistes ? Déjà oubliée la polémique sur le sondage Harris Interactive de mars 2011, déjà oublié le lobbying des sondeurs pour faire avorter une réforme adoptée par le Sénat en octobre 2010, oubliée aussi l’affaire des sondages de l’Elysée en juillet 2009 ?

A moins que l’amnésie ne soit utile. On a bien compris que M. Teinturier défendait son fonds de commerce. Est-il besoin pour cela de s’aventurer sur le terrain inconnu pour lui de la connaissance historienne et sociologique de la démocratie ? Le commerce est sans doute une activité honorable, à condition que les commerçants ne prétendent pas sauver la démocratie contre d’obscurs et mystérieux ennemis.

La copie de Brice Teinturier est donc à la fois mauvaise et frauduleuse. Si elle était une copie d’examen, il faudrait se demander si l’auteur ne doit pas être traduit devant la commission de discipline. Etant publiée dans la presse, elle est un très mauvais exemple par temps de plagiat, de coupé-collé et d’imposture.

Notes

[1] « Critique de la critique », Le Monde, 8 novembre 2011.

[2] David Lodge, Un tout petit monde, Rivages poche, 2004.

 

 

 

Pour consulter le blog d'Alain Garrigou : http://blog.mondediplo.net/-Regime-d-opinion-

Nov 5

Peuple : sale mot ?

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Quand le peuple se rebelle

par François Cusset

Le peuple, sale mot. A croire ceux qui décident pour nous, et ceux qui nous informent, le peuple, terme galvaudé, serait la dernière chose dont on aurait besoin à la fin de cette folle année 2011. Le peuple, horde ignorante, foule irresponsable : jamais ceux qui choisissent en son nom n'ont eu ainsi au bord des lèvres ces ritournelles démophobes. Le peuple, c'est le populisme du référendum : c'est laisser la rue grecque menacer l'Europe unie. Le peuple, c'est l'intolérance grégaire : s'il vote enfin librement, c'est pour placer les islamistes tunisiens en tête des élections. Ou le peuple, c'est juste l'indignation folklorique : contre-sommet de Nice impuissant à infléchir le G20 de Cannes.

Le peuple, si on entend par là les classes moyennes et inférieures, aurait surtout aujourd'hui pour mission, et pour définition, le sacrifice : se serrer la ceinture, participer à l'effort de relèvement des comptes, se conduire exemplairement comme le doit un débiteur, rogner sur ses privilèges puisque la conjoncture l'exige. Et outre-Atlantique, où le peuple de la Déclaration d'indépendance, comme celui des droits civils, semble avoir été annihilé depuis longtemps par l'entertainment et les fonds de pension, le peuple ne peut être qu'obtus, milice de blancs-becs racistes du Midwest, le fonds de commerce du Tea Party et des groupes antiavortement. Bref, le peuple, c'est bien connu, si on lui laisse le choix, il vous fabrique un Hitler ou, au mieux, vous promeut au goût du jour une Marine Le Pen et une Sarah Palin. Le peuple, mantra de leader populiste, label d'historien douteux ou d'intellectuel démagogue. Et pourtant.

Pourtant, alors qu'une telle méfiance envers la démocratie anime si manifestement les décideurs du moment, jamais depuis longtemps, depuis peut-être un demi-siècle, quelque chose ne s'était fait jour en si peu de temps qui ressemble à ce point à un peuple mondial en lutte. Un peuple dont le mouvement nord-américain des "Occupy", né il y a six semaines sur un trottoir de Wall Street, constitue pour le "premier-monde" une avant-garde improbable - puisque depuis quelques mois, pour la stupéfaction de nos experts, ce peuple mondial avait plus fait entendre sa voix en Afrique du Nord ou en Amérique latine que sous nos cieux. Une avant-garde improbable, parce qu'on n'attendait pas là, au pays de Steven Spielberg et de Bernie Madoff, l'émergence d'un mouvement social de portée mondiale, même si le soulèvement des ghettos britanniques au coeur de l'été, à deux pas de la City, aurait dû nous mettre sur la voie.

Improbable, aussi, parce qu'on avait fait un peu vite de l'Amérique du Nord le tombeau du social et de la contestation, le lieu pionnier où l'énergie libertaire des années 1960 avait accouché du nouveau capitalisme, informel et sympathique, et où le vent d'opposition à la domination n'avait su que déboucher sur les politiques identitaires. Improbable, en un mot, parce qu'après avoir commencé à Tunis et au Caire, puis s'être poursuivie sur ce même air d'insoumission de Madrid à Tel-Aviv, on ne pouvait concevoir qu'une année de contestation aussi décisive s'achevât sur les rives de l'Hudson et les plages de Californie. Non, pas là-bas, dans les marges de cet empire en déclin, bouffi d'arrogance et d'égoïsmes terminaux. C'est pourtant là-bas que se réinvente ces jours-ci la contestation, jusqu'à reléguer dans l'ombre, à l'échelle mondiale, les émeutes athéniennes et le choeur des "indignés" européens - avec lesquels, bien sûr, ces Américains, décidément plus internationalistes qu'on ne l'avait cru, ne cessent, jour après jour, de clamer leur solidarité.

Il faut dire que ce mouvement paradoxal, immobile sur ses places, délibérément indéfini - sous la promesse vague d'un "soulèvement mondial" et le slogan "We are the 99 %" -, n'a eu droit en France qu'à une couverture médiatique étriquée ou trompeuse. Mouvement sous-estimé, caricaturé, repeint aux couleurs de la "diversité" yankee et du folklore un peu scout de campeurs bricoleurs. Mouvement critiqué pour son flou artistique, quand ce n'est pas - comme dans certains médias américains - pour les viols et la drogue qui en souilleraient nuit après nuit les pieuses intentions. Mouvement, surtout, réduit aux mêmes images du petit Zuccotti Park new-yorkais, face au chantier de Ground Zero, avec ses touristes plus nombreux que ses campeurs et le défilé de ses personnalités comme une ode à l'esprit libre - Michael Moore, Naomi Klein, Judith Butler, venus pourtant dialoguer et non sermonner. Alors que, loin des caméras de Manhattan, ce sont désormais plus de 500 villes aux Etats-Unis et au Canada qui se targuent d'un mouvement d'occupation de leur espace public, ou de ce qu'il en reste : poignée de résistants solitaires qui font le pied de grue aux carrefours les plus cossus de Californie, à Venice Beach ou dans le comté d'Orange (où les visiteurs de passage ne peuvent s'empêcher de penser que si ça prend là, ça prendra partout), groupes autrement nombreux dans les cités du chômage et du passé ouvrier, de Pittsburgh à Philadelphie, occupants les plus déterminés là où la police a déchaîné la répression, d'Oakland à Chicago, ou squats paisibles et tenaces des grandes villes canadiennes, de Vancouver à Toronto.

Il n'est pas jusqu'à la vieille théorie du climat qui ne serve à rassurer les sceptiques : l'hiver neigeux et le vent glacial auront raison de ce mouvement anachronique. Il suffit, pour balayer l'argument, d'avoir vu les campeurs new-yorkais stoïques sous la neige d'Halloween, les soupes chaudes servies à toute heure dans les villes de la région des Grands Lacs, ou juste ces gros chandails maison et ces bonnets à pompon imités de ceux des Indiens de l'Altiplano. Ceux qui disent ne plus vouloir être des morts-vivants ou des téléspectateurs avachis ne vont pas s'arrêter au premier coup de froid. Naïfs peut-être, frileux non.

Car l'autre argument des sceptiques est l'innocence dont ferait preuve cette multitude bigarrée, pauvre en grandes organisations et en expérience militante, ralentie par la culture américaine du consensus et les nouveaux réflexes New Age : plus prête, en un mot, pour les bons sentiments que pour les actions pérennes. Or, non seulement la radicalité exprimée par les "Occupy" est plus effective que rhétorique - qu'il s'agisse d'occuper un hall de banque, même une demi-heure, ou d'organiser la survie du groupe et la levée de fonds -, mais surtout, en une leçon qui vaut pour nous tous, les fameuses guerres culturelles des années 1980-1990 semblent avoir été enfin soldées, au profit d'une guerre commune contre la folie financière et l'injustice sociale. Les médias ont eu beau épiloguer sur le manque de femmes ici ou de Noirs là, et les idéologues tenter de déterrer la hache de guerre identitaire, c'est d'abord l'unité qui frappe, l'unité de ton et d'action entre minorités ethniques, sexuelles, culturelles et associations d'aide sociale.

Evidemment, la réticence à dresser des revendications spécifiques s'explique aussi par ce bric-à-brac de mots d'ordre écologiques et culturels, sociaux et fiscaux. Elle prend sa source dans l'irréductible diversité de campements hirsutes, où l'on trouve des activistes anticapitalistes, des étudiants, des vétérans de la guerre d'Irak, des retraités des luttes pour les droits civiques, des parents d'élève, des militantes lesbiennes ou des punks sans abri. Mais elle n'empêche pas, elle favoriserait même, la constitution d'un éthos commun. Au sens d'une disposition éthique générale, exprimée ici dans le refus des hiérarchies et la critique de la représentation démocratique (d'où l'absence de micros aux assemblées générales, dont les propos circulent, répétés par tous, comme en un vaste concert de negro spirituals). Et au sens d'un accord de fond sur les modes opératoires : occuper la rue, se réapproprier la ville, s'équiper, communiquer, comprendre, fournir aux plus démunis ce que les services sociaux ne fournissent plus.

Si ce mouvement né d'une initiative new-yorkaise de l'association canadienne Adbusters (l'équivalent de nos antipubs français) a pris consistance aussi vite, c'est, outre la récession, grâce aux modèles fournis quelques mois plus tôt par les "printemps arabes" et les "indignés" sud-européens : des modèles qui ont suffi à faire voler en éclats le mythe de l'impuissance populaire et du fatum économique et à rappeler la puissance de déstabilisation qui peut être celle d'un mouvement populaire transversal. Exigence de régulation du crédit à la consommation et des marchés financiers, odes nostalgiques à la révolution mondiale ou à "vivre sans temps mort", défense d'une espèce marine menacée ou d'une forêt en sursis, sit-in improvisés devant les mairies et les banques ou téléconférences en direct avec la place Tahrir ou avec le Chiapas : rien là qui signale l'ébauche d'un discours cohérent, l'esquisse d'un programme constructif, mais, par les formes de vie qui s'y inventent et l'absence d'échéance partout martelée, quelque chose qui indique que sous nos latitudes aussi, et pas seulement sous les fouets de Kadhafi et de Ben Ali, nombreux sont ceux pour qui le seuil du supportable a été franchi. Et la fin de l'anomie, collectivement décidée. Non pas une solution à nos impasses comptables et à nos gestions discordantes de la crise. Mais un début de solution au vieux déficit de démocratie qui n'avait pas attendu la récession pour démobiliser les citoyens du monde "riche".

"Okioupaille Brongniart" serait un barbarisme imprononçable. Mais il est grand temps, de ce côté-ci de l'Atlantique, qu'on tire la leçon américaine, après la leçon arabe, de cette énorme année 2011. Et qu'on (re) prenne la mesure de ce que peut un peuple.


 

François Cusset est historien des idées

Ancien directeur du Bureau du livre français de New York, il est aujourd'hui professeur à l'université Paris-Ouest-Nanterre. Il est notamment l'auteur de "La Décennie : le grand cauchemar des années 1980" (La Découverte, 2003 et 2006) et, en 2008, de "Contre-discours de Mai : ce qu'embaumeurs et fossoyeurs de 68 ne disent pas à ses héritiers" (Actes Sud)

 

Source : le Monde du 05.11.11

Nov 1

l'Autre crise

Dany-robertdufour
Une civilisation en crise

Point de vue | LEMONDE

par Dany-Robert Dufour, philosophe

L'actualité de ces derniers mois a été très riche : outre les "révolutions arabes", il y eut Fukushima, la dette des Etats, l'"affairois derniers faits séparément. Notre pari sera de tenter de les penser ensemble comme des symptômes de notre temps. Autrement dit, bien décryptés, ils seraient susceptibles de dire certaines vérités de notre époque. Quelle vérité ? Celle d'un monde en profonde crise.

En effet, la civilisation occidentale, entraînant avec elle le reste du monde, est emportée par un nouveau démon où se mélangent en proportions diverses l'ultra et le néolibéralisme. Ce diagnostic, partagé, est cependant un peu trompeur : il porte à croire que la crise est d'abord économique et financière. De sorte que, pour la résoudre, on aurait avant tout besoin de la science des économistes. On aurait tort de le croire. Pour plusieurs raisons. La première est triviale : la science des économistes est au moins aussi versatile que celle du marc de café. La seconde est plus sérieuse : nous ne vivons pas seulement une crise économique et financière, mais aussi politique, écologique, morale, subjective, esthétique, intellectuelle... Ce sont les fondements sur lesquels repose notre civilisation qui sont atteints.

D'où vient donc cette courte vue qui pousse à croire que les remèdes à la crise sont économiques ? D'une illusion d'optique dont il serait temps de nous dépendre. Cette illusion émane des théories ultra et néolibérales elles-mêmes qui prennent l'économie marchande et financière pour référence unique. Du coup, ce sont les autres grandes économies humaines qui sont oubliées, avant d'être mises au pas : les économies politique, symbolique, sémiotique et psychique. Nous vivons en quelque sorte dans un nouveau totalitarisme sans le savoir, découlant de l'impérialisme théorique de l'économisme néo et ultralibéral faisant l'impasse sur tous les autres secteurs où les hommes échangent entre eux : qu'il s'agisse des règles pour gouverner la cité, des valeurs dont ils tirent des principes, des discours porteurs de signes à la recherche du sens, des intensités et des flux pulsionnels mis en jeu.

Dans la pensée libérale, en effet, la société des hommes, dans sa richesse et sa diversité, n'apparaît plus que comme une auxiliaire du marché. Comme l'a montré l'historien de l'économie Karl Polanyi dans son maître ouvrage écrit en 1944, La Grande Transformation (Gallimard, 1983), dans cette perspective, au lieu que l'économie soit encastrée dans les relations sociales, ce sont les relations sociales qui sont déstructurées et restructurées afin d'être réencastrées de force dans le système économique. Bref, le marché oublie que les relations marchandes n'ont de sens qu'à s'intégrer dans des rapports plus vastes où les hommes échangent non seulement des produits manufacturés, mais aussi et surtout des formes symboliques, morales, juridiques, linguistiques, esthétiques, psychiques dont l'échange les constitue comme sujets.

La simple "économie économique" oublie que chacune de ces autres grandes économies humaines possède ses lois propres et qu'aucune n'est réductible à la loi de l'économie marchande, le gain, résultant de l'égoïsme des acteurs, en vue d'un accroissement infini des richesses censé profiter à tous. S'il est un symptôme révélant cette réduction de toutes les activités humaines au marché, c'est l'obsession contemporaine pour des indicateurs statistiques comme le PIB ou le PNB, même si quelques économistes, de préférence non occidentaux (comme Amartya Sen), luttent pour que d'autres indicateurs relatifs à ces autres grandes économies humaines soient pris en compte.

On commence à comprendre comment cette grande transformation a été mise en oeuvre. En effet, si ces économies sont différentes, elles n'en sont pas moins articulées entre elles. Autrement dit, si un changement survient dans l'une, il se produit des effets dans les autres. Ainsi, des changements dans l'économie marchande (la dérégulation en vue de maximiser le gain) entraînent des effets dans l'économie politique (l'obsolescence du gouvernement, le déni de son rôle interventionniste et l'apparition, à leur place, de la "gouvernance"). Ce qui, à son tour, provoque des mutations dans l'économie symbolique (la disparition de l'autorité du pacte républicain et l'apparition de "troupeaux" de consommateurs où chacun est attrapé par des objets manufacturés ou des services marchands qui lui promettent la satisfaction pulsionnelle).

De même, surgissent alors des transformations profondes dans l'économie sémiotique (la désuétude de la recherche de la vérité par le jeu de la pensée critique au profit de la recherche permanente de coups discursifs gagnants). Cette réaction en chaîne peut enfin produire des effets considérables dans une économie a priori à l'abri parce que bien enfouie en chacun, l'économie psychique.

C'est en effet le sujet moderne caractérisé, outre sa dimension critique (qui le rend apte, selon Kant, à penser par lui-même), par la dimension névrotique (résultant, selon Freud, de la culpabilité) qui disparaît. Il est remplacé par un autre sujet, naviguant dans une autre région psychique qu'on peut représenter par un triangle dont les trois pointes seraient constituées de l'instrumentalisation de l'autre caractéristique de la perversion, de la recherche effrénée de la satisfaction pulsionnelle jusqu'à l'addiction aux objets et de la dépression comme ultime refuge.

Le terme qui nous semble convenir pour décrire ce phénomène de propagation d'une économie à l'autre est celui de transduction, introduit par le philosophe Gilbert Simondon dans L'Individu et sa genèse physico-biologique (PUF, 1964). On parle de propagation transductive lorsque chaque région constituée sert à la région suivante de principe, de modèle et d'amorce, si bien qu'une modification peut s'étendre et qu'une mutation générale peut apparaître après s'être propagée de proche en proche.

Au terme de cette réaction en chaîne où les différents changements se renforcent l'un l'autre, ce que nous percevons, c'est le passage d'une culture à une autre, d'une cité à une autre... dont on s'aperçoit qu'à peine installée elle se trouve déjà en sérieuse crise. Ajoutons que ce sont non seulement les autres grandes économies humaines que l'économie ultra et néolibérale altère, mais aussi l'économie du vivant. Il existe en effet, comme Fukushima le montre, une contradiction majeure entre le fantasme de la richesse infinie et le réel caractérisé par la limite et la finitude des ressources offertes par la terre. La nature n'est-elle pas en train d'émettre d'inquiétants symptômes de dérèglement et d'épuisement ?

Pourtant, la civilisation occidentale dispose de ressources exceptionnelles. Sa spécificité, nous semble-t-il, c'est d'avoir su viser, au travers de nombreuses vicissitudes, la réalisation de l'individu. Il faut reprendre ce projet abandonné, car notre époque, contrairement à l'opinion courante, n'est pas à l'individualisme, mais à l'égoïsme. De sorte qu'on se trouve dans une troisième impasse historique en un siècle.

En effet, après l'impasse du fascisme qui a fait disparaître l'individu dans les foules fanatisées et après celle du communisme qui a interdit à l'individu de parler tout en le collectivisant, est venue celle de l'ultra et du néolibéralisme qui réduit l'individu à son fonctionnement pulsionnel en le gavant d'objets - n'est-ce pas un symptôme parfait de notre temps que l'économiste en chef de la plus grande institution monétaire internationale, Dominique Strauss-Kahn, ait fait preuve d'un sérieux dérèglement pulsionnel jusqu'au point de se faire prendre en flagrant délit ?

Il faut relancer le projet philosophique occidental, car l'individu n'a jamais encore véritablement existé, pas plus aujourd'hui qu'hier. Plusieurs fois déjà, la civilisation occidentale a su se sortir d'impasses historiques tragiques en se réinventant un avenir possible visant la pleine réalisation de l'individu.

Pensons à l'"esprit de Philadelphie" qui s'est imposé au sortir de la seconde guerre mondiale. Fondé sur le principe de dignité, cet esprit présidait alors à la reconstruction complète d'un monde mené à sa ruine en grande partie à cause du chaos de 1929 provoqué par l'ultralibéralisme d'avant-guerre, sur lequel le nazisme avait surgi. Il suffit de relire des textes aussi fondateurs que le programme du Conseil national de la Résistance adopté dans la clandestinité le 15 mars 1944 sous le titre Les Jours heureux, la déclaration internationale des droits à vocation universelle de Philadelphie proclamée le 10 mai 1944, l'adoption de la Déclaration universelle des droits de l'homme en 1948, pour sentir qu'un souffle nouveau était à l'oeuvre.

Plus loin de nous, il faut se souvenir que la civilisation occidentale a su se sortir de dogmes obscurs en inventant l'esprit de ce qu'on allait connaître ensuite sous le nom de Renaissance. Esprit de l'humanisme qui s'est mis à souffler à Florence à partir du cercle des néoplatoniciens réuni autour de Politien, de Landino, de Pic de La Mirandole et de Marcile Ficin, traducteur de Platon, dans la villa des Médicis où les Leonardo, Brunelleschi et Botticelli étaient invités. Ne pourrait-on mettre à profit la campagne présidentielle qui s'ouvre pour (re)commencer à penser à un avenir possible ?


Dany-Robert Dufour est professeur de philosophie de l'éducation à l'université Paris-VIII, ex-directeur de programme au Collège international de philosophie. Il a notamment publié une anthropologie critique du libéralisme en trois volumes (L'Art de réduire les têtes, Le Divin Marché, La Cité perverse, chez Denoël) et, récemment, L'individu qui vient... après le libéralisme (Denoël, 450 p., 22 euros).

Article paru dans l'édition du Monde du 30.10.11

 

Sep 27

Vox Populi... Vox Multi.

Penser le populisme

 

par Pierre Rosanvallon [27-09-2011]

 

Pour faire contrepoids aux tentations réductrices du populisme qui se développe dans les démocraties européennes, Pierre Rosanvallon nous invite à compliquer notre conception de la démocratie et à la rendre polyphonique, car le peuple ne parle pas d’une seule voix.

Ce texte est tiré de la leçon inaugurale prononcée lors des 26èmes Rencontres de Pétrarque 2011, organisées autour du thème : le peuple a-t-il un avenir ? Une version fortement abrégée a été publiée dans Le Monde du 21 juillet 2011.

Il y a aujourd’hui en Europe deux mots qui se regardent en chien de faïence : ceux de peuple et de populisme. Avec le paradoxe d’un terme négatif et péjoratif qui dérive de ce qui fonde positivement la vie démocratique. On exècre le populisme alors que l’on exalte le principe de la souveraineté du peuple. Que recèle ce paradoxe ? Comment le comprendre ? Y aurait-il une bonne et une mauvaise façon d’être démocrate ? Une bonne et une mauvaise façon d’être près du peuple ? Il faut lever ces ambiguïtés. Pour éclairer cette question, on ne peut pas en rester à la reconnaissance diffuse du fait que le peuple est le principe actif, moteur du régime démocratique ; qu’il est la puissance indiscutable de légitimation de celui-ci. Le problème est en effet que c’est une puissance indéterminée. Il y a ainsi un écart entre l’évidence d’un principe, la souveraineté du peuple, le pouvoir au peuple, et le caractère problématique de ce peuple comme sujet social et politique.

Le peuple introuvable

Il faut d’abord partir du caractère problématique du peuple comme fait social. Quand on fait référence à Michelet, à Vallès, ou à tous ceux qui ont été les chantres du peuple dans l’histoire ou dans la littérature, ils ne parlent pas simplement d’un fait sociologique. Sous leur plume, le peuple est d’abord une force historique active. Parler du peuple c’est pour eux faire référence à une foule qui avance dans la rue, à un groupe qui intervient pour rompre l’ordre des choses. C’est toujours parler d’une action qui est en train de se faire, d’une révolution qui est en train de s’opérer et pas simplement d’un groupe social. C’est pour eux un peuple-évènement, une force qui infléchit le cours de l’histoire, un concept qui se fait chair dans l’action et s’abîme en elle. Point n’est alors besoin de le décrire et de recourir à l’analyse sociologique pour l’appréhender. Mais dans la vie ordinaire des démocraties, il faut à l’inverse déterminer positivement qui est ce peuple-sujet et savoir comment le faire parler, comment le représenter. Il y a donc là une première forme d’indétermination concernant le sujet de la démocratie, ce qui m’a conduit à employer l’expression de « peuple introuvable ». La distance avec le peuple de 1789 est d’autant plus forte qu’on voyait encore à ce moment-là le peuple à partir de son inscription dans des corporations, des groupes, des paroisses. Il était toujours en quelque sorte lié à une forme d’institution. Parler du peuple, c’était alors se référer à un fait social qui était inscrit dans une institution et qui faisait donc immédiatement sens et image.

Avec la révolution démocratique, cette lisibilité immédiate du social devient problématique. L’impératif d’égalité conduit en effet à abstractiser le social en érigeant l’individu en principe constitutif de celui-ci. En témoigne à sa façon l’iconographie de la Révolution française. Alors qu’elle regorge de multiples allégories de l’égalité, de la liberté ou de la justice, elle ne fait presque aucune place au peuple. Et lorsqu’il est représenté, c’est fort abstraitement, sous les espèces d’un Hercule, sorte de puissance polaire, ou encore identifié à un œil, c’est-à-dire à une force de surveillance, là aussi indistincte. Le peuple principe se détache de la sorte du peuple sensible ; sa consécration politique rend plus incertaine son appréhension sociologique.

Dans la démocratie, le peuple n’a en effet plus de forme : il devient positivement nombre, c’est-à-dire force composée d’égaux, d’individualités purement équivalentes sous le règne de la loi. C’est ce qu’exprime à sa façon radicale le suffrage universel. Avec lui, la société n’est plus constituée que de voix identiques, totalement substituables, réduites dans le moment fondateur du vote à des unités de compte qui s’amassent dans l’urne. La substance s’efface dans ce cas derrière le nombre, redoublant les effets de l’abstraction liée à la constitution purement procédurale du social.

Représenter le peuple

Pour résoudre cette aporie, le travail de la représentation démocratique va impliquer la constitution d’un peuple fictif, au sens juridique du terme, en lieu et place d’un peuple réel devenu introuvable et infigurable. La contradiction entre la nature de la société démocratique (la société sans corps) et les présupposés de la politique démocratique (la constitution d’une personne fictive représentée) va donc entraîner une quête permanente de figuration qui ne pourra jamais complètement aboutir. Sauf lorsqu’il se fait évènement, action directe, le peuple se dérobe aux évidences dans la démocratie. Il va donc devoir en permanence être « approché » avec le double secours d’une vision politique et d’une élaboration intellectuelle.

Caractère problématique en second lieu des institutions et des procédures pour faire parler le peuple. Car quelle est au fond la justification du système représentatif ? Est-ce qu’il existe parce que la représentation directe est impossible dans une grande forme de société ? Ou le système représentatif a-t-il des vertus propres, par l’obligation qu’il entraîne de délibérer, de s’expliquer en public ? Tout cela n’a jamais été véritablement résolu.

Il faut ainsi partir du fait que l’histoire de la démocratie est celle d’une double indétermination, comme le montre la difficulté qu’il y a à situer exactement la place du référendum dans les moyens d’expression démocratiques. C’est à partir de là qu’il faut appréhender les rapports équivoques entre une référence positive au peuple et une référence beaucoup plus négative ou, en tout cas, empreinte de suspicion, à la notion de populisme. L’histoire de la démocratie est confondue avec celle d’un flottement entre une idéalisation liée à des définitions abstraites et des conditions de mises en forme conflictuelles, soumises à manipulation, à détournement, à confiscation, à minimisation. L’enjeu du débat sur la démocratie n’est pas en outre simplement d’ordre intellectuel, c’est aussi un enjeu social, car il y a aussi controverse permanente pour savoir ce que la démocratie veut dire, pour savoir à qui elle doit donner la parole, et comment les individus peuvent peser sur les gouvernants.

Mais il y a aussi une troisième indétermination qui trouble le langage. Elle tient au fait que le peuple n’est pas simplement un principe commandant mais qu’il est aussi substance et forme sociale de la démocratie. Il est la figure du commun, la forme d’une société d’égaux ; c’est-à-dire une façon cohérente de faire société. Il n’existe donc là que sous la forme d’une promesse ou d’un problème, d’un projet à réaliser.

Penser le populisme pour mieux accomplir la démocratie

Ces trois formes d’indétermination sont constituantes de la démocratie moderne. Mais elles ont pris aujourd’hui un caractère particulièrement aigu. Du fait de l’exigence démocratique croissante des citoyens, d’abord. L’inachèvement démocratique est d’autant plus vivement ressenti que les formes d’interventions des citoyens se sont élargies et développées. Mais plus encore du fait de la croissance des inégalités et des phénomènes de séparatisme qui minent de façon croissante le social. C’est la panne de la démocratie-société qui redouble l’inachèvement structurel de la démocratie-régime et qui pose avec acuité la question de la figuration du sujet collectif de la démocratie.

Il faut partir de là, et non pas de définitions a priori, pour penser le populisme. On peut dire en première approximation de lui ce que Marx disait : il est à la fois le symptôme d’une détresse réelle et l’expression d’une illusion. Il naît sur le terrain d’une crise. Il ne fait pas qu’exprimer un mal intrinsèque. Il est le point de rencontre entre un désenchantement politique, tenant à la mal-représentation, aux dysfonctionnements du régime démocratique, ainsi qu’au point de jonction de ce désenchantement avec un désarroi social, liée à la non-résolution de la question sociale aujourd’hui, avec le double sentiment d’impuissance, d’absence d’alternatives et d’opacité du monde qui en découle.

Dans cette perspective, le populisme peut être compris comme une forme de réponse simplificatrice et perverse à ces difficultés. C’est pour cela qu’on ne peut pas seulement l’appréhender comme un « style » politique, comme certains le disent, en le réduisant à sa dimension démagogique.

Si nous voulons mieux comprendre la démocratie, il nous faut donc aussi mieux saisir ce qu’est le populisme. Car l’intelligence de la démocratie est inséparable d’une intelligence de ses perversions. Approfondir la question du populisme conduit à mieux comprendre la démocratie avec ses risques de détournement, de confiscation, ses ambiguïtés, son inachèvement aussi. S’il y a parfois de l’indignation ou de l’inquiétude en Europe devant le développement du populisme, il s’agit aussi d’avoir l’intelligence de son inquiétude, la science de son indignation et rejeter aussi bien le moralisme flou que le mépris hautain. Ne pas se limiter à une condamnation pavlovienne pour faire du mot « populisme » un épouvantail qui ne serait pas théorisé, qui ne serait pas pensé. La question du populisme est en effet interne à celle de la démocratie. Ce n’est pas un parasitage extérieur, sa présence oblige à penser la démocratie pour mieux l’accomplir.

De ce point de vue un parallèle avec le phénomène totalitaire s’impose à nous. Il y a en effet dans les deux cas une appréhension perverse de l’idéal représentatif et des formes démocratiques, autant qu’une même façon de réduire la question de la division du social sous les espèces d’une exaltation de l’Un et de l’homogène, qu’il s’agisse du peuple-classe ou du peuple-nation construit dans un rejet de l’autre. Avec certes une différence considérable : le totalitarisme a défini une forme de pouvoir, construit des institutions d’État, alors que le populisme structure plus vaguement et de façon moins immédiatement dirigeante une culture politique de décomposition démocratique. Mais le populisme s’avère bien en même temps comme la forme prise au XXIe siècle par le retournement contre elle-même de la démocratie comme l’avait été au XXe le totalitarisme. Il est donc aujourd’hui aussi urgent de penser le second qu’il l’avait été des années 1950 aux années 1970 de penser le premier. Même si faire ce rapprochement invite en même temps à souligner les ambiguïtés que ce terme véhicule aussi, et doit donc conduire à ne pas absolutiser en la globalisant cette catégorie de populisme.

L’historien se trouve d’ailleurs là conduit à souligner que cette catégorie a une histoire plus longue, et plus composite, que celle du totalitarisme. Pour mener à bien son entreprise en la matière, il lui faudrait partir de loin. Commencer avec évidence par l’étude des sycophantes dans la Grèce ancienne, lorsque s’érigeant en « chiens du démos », fiers de mordre les mollets des puissants, ils pervertissaient sur un mode démagogique et antipolitique l’œuvre des institutions d’accusation publique des pouvoirs en place (en l’absence de ministère public). Parler aussi du People’s party américain de la fin du XIXe siècle ou du Narodnichestvo russe de la même époque qui idéalisaient de façon parallèle la démocratie directe et le bon peuple paysan. Faire mention bien sûr des prétentions de Napoléon III à exercer un pouvoir plébiscitaire sans intermédiaires, exaltant l’unité du peuple sain contre des « diviseurs » incarnés pour lui par les partis et les groupes d’opposition. Considérer aussi l’histoire des régimes sud-américains qui de Perón hier à Chavez aujourd’hui ont également exalté le face à face des masses et du pouvoir, prétendant s’ériger en pouvoir incarnant adéquatement la société. On pourrait ainsi distinguer des populismes de gouvernement, des populismes d’opposition ou encore des populismes de dénonciation.

Mais il ne s’agissait là que de cas particuliers. Alors que le populisme contemporain constitue un fait globalement structurant des démocraties contemporaines. La liste des mouvements qui peuvent être définis de cette façon est en effet bien longue. Jobbik en Hongrie, Front national en France, la Ligue du Nord en Italie, UDC en Suisse, Parti du Peuple au Danemark, du Progrès en Norvège, de la Liberté (celui de Geert Wilders) aux Pays-Bas, « Vrais Finlandais » de Timo Soini, Vlaams Belang en Belgique. Fait même le plus inquiétant : les partis populistes ont conquis des positions électorales extrêmement puissantes dans les pays qui étaient des symboles de la social-démocratie et des bastions de la démocratie tout court, à savoir les pays scandinaves. Il y a donc pour cela urgence à penser aujourd’hui le populisme, comme un fait constituant de la vie de nos démocraties et non pas simplement comme une sorte d’embardée momentanée ou localisée.

La triple simplification populiste

Il faut bien sûr le penser comme un phénomène pluriel et diversifié. Mais il y a cependant des traits communs au langage, à la doctrine et à la pratique de ces mouvements que l’on peut décrire. Lesquels ? On peut résumer les propos en considérant que la doctrine de l’ensemble de ces partis et des mouvements que l’on qualifie de populistes repose sur une triple simplification. Une simplification politique et sociologique : considérer le peuple comme un sujet évident, défini par sa différence avec les « élites ». Comme si le peuple était la partie saine et unifiée d’une société qui ferait naturellement bloc dès lors que l’on aurait donné congé aux groupes cosmopolites et aux oligarchies. Nous vivons certes dans des sociétés qui sont marquées par une sécession des riches. Mais l’existence d’une oligarchie, le fait de la sécession des riches ne suffisent pas à définir le peuple et à le considérer comme une masse unie. Ce n’est pas simplement un principe négatif qui peut définir cette société.

C’est en second lieu une simplification procédurale et institutionnelle. Le populisme considère que le système représentatif et la démocratie en général sont structurellement corrompus par les politiciens et que la seule forme réelle de démocratie serait l’appel au peuple, c’est-à-dire le référendum. Il suspecte aussi les corps intermédiaires, comme la justice, d’être indifférents aux souffrances du peuple ; ou encore voue aux gémonies comme étant non-démocratiques et corporatistes toutes les autorités de régulations légitimées par un principe d’impartialité. Une des premières choses qu’a faite le gouvernement Orban sous la pression du Jobbik en Hongrie, a ainsi été de réduire le pouvoir de la cour constitutionnelle, la traitant de corps « aristocratique ». Ce qui nous permet d’ailleurs de souligner que s’il y a des mouvements populistes, il y a aussi à l’intérieur de certains gouvernements conservateurs au pouvoir des tendances qui vont dans cette même direction.

La troisième simplification – et elle n’est pas la moindre –, est une simplification dans la conception du lien social. Le populisme pense que ce qui fait la cohésion d’une société, c’est son identité et non pas la qualité interne des rapports sociaux. Une identité qui est toujours définie négativement. À partir d’une stigmatisation de ceux qu’il faut rejeter : les immigrés, ou ceux qui ont d’autres religions (d’où la centralité de la question de l’Islam aujourd’hui, par exemple). Cette question n’est pas nouvelle. À la fin du XIXe siècle, au moment de la première mondialisation, dans les années 1890, alors qu’il y avait déjà en Europe une crise du gouvernement représentatif et aussi une crise de l’égalité liée à la première mondialisation, cette façon de penser le social s’était déjà fait jour. Aux élections de 1893, un Maurice Barrès avait ainsi publié un manifeste électoral qui avait pour titre Contre les étrangers. L’égalité, telle qu’il la voyait, était nécessairement sœur de la xénophobie, liée à une forme de national-protectionnisme (il aimait à dire qu’il était le fervent défenseur d’un « protectionnisme ouvrier »).

Compliquer la démocratie pour l’accomplir

Si l’on estime que le populisme est fondé sur une simplification de la démocratie, une simplification de la compréhension de ce que veut dire le peuple, une simplification de la vision des procédures susceptibles de faire vivre la démocratie, une simplification de ce qui fait le commun, surmonter la dérive populiste invite à réfléchir à la façon de mieux accomplir la démocratie. Nul ne peut en effet prétendre combattre ou stopper le populisme en se contentant de défendre l’état existant des choses, en se contentant de défendre la démocratie telle qu’elle existe aujourd’hui. Pour critiquer le populisme, il est ainsi nécessaire d’avoir un projet de réinvention et de reconstruction de la démocratie. Dans quelle direction ? J’en donnerai rapidement quelques éléments.

Tout d’abord, partir du principe qu’au lieu de simplifier la démocratie, il faut la compliquer pour l’accomplir. Parce que nul ne peut prétendre posséder le peuple, nul ne peut prétendre être son unique haut-parleur. Car le peuple n’existe que sous des espèces et des manifestations partielles. Il existe d’abord un peuple arithmétique : le peuple électoral. C’est le peuple qui est le plus fondamental car tout le monde peut faire parler le peuple en disant « la société pense que », « le peuple pense que », mais personne ne peut dire que 51 est inférieur à 49. Il y a une espèce d’évidence et de puissance du peuple arithmétique. Le peuple arithmétique est à la fois une force dirigeante et une force de pacification dans la démocratie car il est le pouvoir du dernier mot. Le fait majoritaire est un pouvoir du dernier mot. Il est décisif pour cela. Mais le problème est que la définition du peuple ou de l’intérêt général doit englober l’immense majorité de la société et pas simplement sa majorité. La démocratie repose à cet égard sur une forme de fiction, la fiction que la majorité représenterait toute la société. Ce qui n’est pas le cas. C’est pour cela qu’il faut faire appel à d’autres figures du peuple. Lesquelles ?

D’abord ce que l’on pourrait appeler le peuple social, qui existe à travers des revendications liées à des conflits, à travers la formation de communautés d’épreuves, à partir de morceaux d’histoire vécus en commun. Cela peut être aussi celui de se référer à cette opinion indistincte et confuse qui existe à travers Internet (car Internet n’est pas un média, mais une forme sociale, sorte de matérialité directe et mouvante d’une opinion publique qui n’existait autrefois que représentée par des institutions, des médias, des techniques de sondage).

Mais il y a encore un troisième peuple qui joue un rôle essentiel : le peuple-principe. C’est le peuple qui est défini par ce qui fait les fondements de la vie commune. Ce qui représente ce peuple, c’est alors le droit, les règles fondatrices du contrat social, c’est la Constitution. Et si les cours constitutionnelles sont amenées à jouer un rôle de plus en plus important dans les sociétés modernes, c’est pour cela. Elles représentent ce peuple-principe qui ne se confond pas avec le peuple majoritaire (une cour constitutionnelle peut ainsi avoir un pouvoir de révision de lois votées par un Parlement).

Il y a enfin un quatrième type de peuple, que l’on pourrait appeler un peuple aléatoire. Dans certains cas, il est tellement difficile de le figurer que l’on utilise le tirage au sort pour en constituer une image. C’est le tirage au sort d’un jury d’assises ou celui des participants à une conférence de consensus. L’important est de donner sa place à ces différents peuples : le peuple électoral arithmétique, le peuple social, le peuple principe et le peuple aléatoire. Car le peuple est toujours approché. Pour faire parler le peuple, il faut donc multiplier les voix, multiplier ses modes d’expression. Il n’y a pas un peuple qui parle d’une seule voix. Il faut qu’il y ait une polyphonie.

D’un autre côté, il faut démultiplier la souveraineté. Car il n’y a pas non plus une façon unique d’exprimer et, de faire vivre la volonté générale. L’expression électorale n’est d’abord qu’intermittente. Et il y a une demande de démocratie permanente. Mais cela ne peut prendre la forme d’une démocratie presse-bouton même s’il y en aurait aujourd’hui techniquement la possibilité. Car la démocratie ne se réduit pas à un régime de la décision. La démocratie est un régime de la volonté générale, ce qui se construit dans le temps. C’est le fait d’élaborer un projet, une histoire collective et pas simplement de dire oui ou non, ou de choisir une personne. La démocratie n’est pas simplement un régime de la décision instantanée, mais elle est l’expression d’une volonté dans l’histoire. C’est pour cela qu’il faut aussi démultiplier ses modes d’expression et ses voix et qu’il faut en faire quelque chose de permanent. Mais pas sur le seul mode de la multiplication des votes ; sur celui de l’implication citoyenne aussi. En multipliant les modalités d’une démocratie permanente. Par exemple en soumettant les gouvernants à une surveillance accrue, à des redditions de comptes plus fréquentes, à des formes de contrôle, à des formes de jugement. Le citoyen ne peut pas espérer être derrière chaque décision, mais il peut participer à une puissance collective de contrôle, de surveillance, de jugement, d’évaluation permanente des pouvoirs établis.

La démocratie : délibération, interaction et production d’une vie commune

Compliquer donc la démocratie pour l’accomplir. Mettre aussi en place pour cela des institutions de l’intérêt général au-delà de ce qu’est le pouvoir élu. Qu’un pouvoir puisse dire : « puisque je suis élu, j’ai tous les droits », ce pouvoir ne participe pas d’une définition adéquate de la démocratie. L’élection confère la légitimité, mais pas le fait de pouvoir prendre n’importe quelle décision. Le pouvoir en place doit accepter de voir ses décisions soumises à discussion, à interrogation. La démocratie est un régime de la délibération. Un régime qui met en discussion de façon permanente ce qui fait l’objet des décisions publiques.

La démocratie se définit enfin comme une qualité. Il y a de plus en plus une demande citoyenne de qualité démocratique, au-delà des procédures électorales-représentatives. Qu’est-ce que cette qualité démocratique ? C’est la façon dont un gouvernement se comporte, en rendant des comptes, en donnant des explications, en impliquant des associations, des groupes intermédiaires concernés. C’est ce que j’ai appelé une « démocratie d’interaction ». Une démocratie dans laquelle il y a une interaction permanente entre pouvoir et société, et pas simplement une démocratie d’autorisation. Or, beaucoup de gouvernants pensent que la démocratie n’est qu’un régime de l’autorisation.

Compliquer la démocratie, c’est enfin une troisième chose essentielle : trouver les moyens de produire un commun qui fait sens ; produire une société qui ne soit pas une simple collection d’individus. Aujourd’hui, c’est un des problèmes essentiels auquel nous sommes confrontés. La démocratie est un régime de production d’une vie commune. Cette vie commune n’est pas simplement celle des grands moments solennels de l’effervescence électorale, même si on a pu dire, à juste titre, que les élections peuvent être considérées comme la fête de la démocratie. Elle ne se limite pas à ces grands mouvements de liesse populaire ou aux mouvements de protestation collective, même si lorsque des millions de participants à des manifestations se répandent dans les rues d’un pays, il existe quelque chose de très fort qui est en train de se passer. Ce n’est pas simplement le commun festif, ce n’est pas simplement le commun de la manifestation, mais c’est le commun de ce qui fait qu’une société démocratique se définit par le fait d’une confiance commune, d’une redistribution, du fait que l’on accepte de partager un certain nombre de choses ensemble. C’est pour cela que dans l’histoire de la démocratie, l’histoire de l’État-providence a été inséparable de celle du régime démocratique.

Les leçons de la fin du XIXe siècle

À la fin du XIXe siècle d’ailleurs – c’est pour nous une leçon essentielle –, au moment où l’on voyait partout en Europe monter en puissance les forces sociales qui tenaient un langage xénophobe, la réponse socialiste et républicaine avait été de considérer que la question n’était pas celle de l’identité et de l’homogénéité, mais celle de la redéfinition de la question sociale et de l’instauration d’un État social. La vraie réponse à la crise du gouvernement représentatif et à la crise de l’égalité à la fin du XIXe siècle, au moment de la première mondialisation, a consisté dans le développement d’une démocratie plus soucieuse de l’intérêt général avec l’organisation de partis politiques dans lesquels chacun pouvait trouver sa place et s’intégrer, et également dans le développement de l’État-providence.

Aujourd’hui, au moment de la deuxième mondialisation, nous sommes exactement, dans la même conjoncture. Nous sommes à un moment où il nous faut aussi également redéfinir et enrichir la vie de la démocratie à travers une démocratie plus interactive, et non pas simplement une démocratie d’autorisation, mais où il nous faut aussi redéfinir le contrat social. Cette dimension, c’est celle d’une démocratie qui se définit à partir de ce qui était au cœur des révolutions américaine et française au XIXe siècle : la recherche d’une société plus égale.

Aujourd’hui, un mot triomphe partout, celui de justice. Dans le sentiment populaire général, mais également en philosophie politique, avec toutes les théories de la justice. Mais nous avons aussi besoin de reparler un véritable langage de l’égalité. Non pas seulement l’égalité au sens économique, mais l’égalité au sens d’une société dans laquelle il y a véritablement une production du commun. C’est cette tâche qui, me semble-t-il, est devant nous aujourd’hui. Si nous reconstruisons ce commun, si nous essayons de mieux approfondir l’idée démocratique, alors la question du populisme pourra trouver une forme de réponse qui ne sera pas simplement celle d’un rejet pavlovien mais celle d’une vie démocratique élargie et approfondie.

par Pierre Rosanvallon [27-09-2011]

Sep 16

Internet est-il synonyme de libération ? Une réponse argumentée de Cory Doctorow

Corydoctorowdigitaleevolution
Nous avons besoin d’une critique sérieuse de l’activisme sur le Net

 

Source : Internet Actu

Emeutes, révolution, activisme... Depuis plusieurs mois, chercheurs et commentateurs s'interrogent sur les liens entre médias sociaux et révolution. C'est le sujet du dossier de la semaine d'InternetActu. Après un regard sur les récentes émeutes britanniques, la critique de Malcolm Gladwell, écoutons la réponse de Cory Doctorow au Cassandre Evgeny Morozov.

Le journaliste, auteur de SF et blogueur, Cory Doctorow (Wikipédia) a rédigé un long, mais passionnant article dans Le Guardian qui prend appui sur une lecture (très) critique du récent mais déjà fort commenté livre The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom de Evgeny Morozov. C'est cette vibrante défense d'internet, récemment traduite par le Framablog, que nous souhaitons vous donner à lire aujourd'hui.

Chercheur biélorusse à l’université de Georgetown et chroniqueur dans plusieurs journaux, Morozov (Wikipédia) remet radicalement en question, dans son ouvrage, le pouvoir libérateur d’Internet.

On peut le voir exposer son point de vue dans cette courte conférence au format TED : Comment Internet aide les dictatures, qui constitue un excellent préambule à ce qui va suivre.

Morozov y dénonce la "cyberutopie" qui draperait la technologie de vertus émancipatrices intrinsèques, comme celle d’être nécessairement vecteur de démocratie pourvu que l’information circule sans entrave, comme l'explique Rue89. Une "cyberutopie" issue de l’ignorance ou de la paresse intellectuelle de nos contemporains, qui se laissent aller au "web-centrisme" en imaginant que toutes les questions qui se posent dans nos sociétés peuvent être résolues par le prisme d’internet comme l'explique Webdorado. Cliquer sur "J’aime" ou rejoindre une cause sur Facebook, relayer frénétiquement une information non vérifiée sur Twitter, n’ont jamais révolutionné la société, disait déjà Malcom Gladwell.

On comprendra dès lors aisément pourquoi que le "net-activiste" Cory Doctorow a pris sa plume pour répondre dans le détail à l’argumentaire de Morozov.

A l'heure où l'internet est vu comme le hérault de la démocratie en Tunisie (même s'il faut peut-être raison garder), à l'heure où on le coupe en Egypte, preuve de son impact... Internet est-il synonyme de libération ? Comme le disaient fort justement Laurence Allard et Olivier Blondeau dans leur analyse de la révolution iranienne via Twitter : "Comme à chaque fois que ce slogan est repris, il a le principal défaut de mal poser le problème (est-ce qu’une technologique peut faire la révolution ?). Cette question renvoie ici surtout à une problématique propre aux milieux journalistiques, confrontés à l’irruption du public au cœur même de leur métier, à la faveur de la diffusion massive de technologies permettant à tout un chacun de s’exprimer."

Reste qu'en pointant les contradictions de Morozov et des pourfendeurs d'internet, Cory Doctorow signe une vibrante et argumentée défense d'internet.

Nous avons besoin d’une critique sérieuse de l’activisme sur le Net

Net Delusion (NdT : que l’on pourrait traduire par Les mirages du Net ou Internet, la désillusion) avance la thèse que la technologie ne profite pas nécessairement à la liberté, mais par quel autre moyen les opprimés se feront-ils entendre ?

Net Delusion est le premier livre de l’écrivain et blogueur d’origine biélorusse Evgeny Morozov, dont le thème de prédilection est la politique étrangère. Morozov s’est bâti une réputation de critique pointu, et parfois mordant, d’Internet et du "cyber-utopisme", et Net Delusion développe les arguments qu’il a déjà présentés ailleurs. J’ai lu avec intérêt l’exemplaire que j’ai reçu en service de presse. J’apprécie Evgeny, lors de nos rencontres et de nos échanges de courriers, il m’a donné l’impression d’être intelligent et engagé.

Au cœur du livre, on trouve des remarques extrêmement judicieuses. Morozov a tout à fait raison lorsqu’il souligne que la technologie n’est pas intrinsèquement bonne pour la liberté, qu’on peut l’utiliser pour entraver, surveiller et punir, aussi facilement que pour contourner, libérer et partager.

Hélas, ce message est noyé au milieu d’une série d’attaques confuses et faiblement argumentées contre un mouvement "cyber-utopique" nébuleux, dont les points de vue sont évoqués en termes très généraux, souvent sous la forme de citations provenant de CNN et d’autres agences de presse censées résumer un hypothétique consensus cyber-utopique. Dans son zèle à discréditer cette thèse, Morozov utilise tous les arguments qu’il peut trouver, quelle que soit leur faiblesse ou leur inanité, contre quiconque fait mine de soutenir que la technologie est libératrice.


Image : Evgeny Morozov à la conférence re:publica10 en avril 2010 photographié par Daniel Seiffert.

Le rôle de Twitter

Morozov tente d’abord de remettre les pendules à l’heure sur le rôle qu’a joué Twitter lors des dernières élections iraniennes. On a présenté partout le réseau de microbloging comme un outil fondamental pour les initiatives de l’opposition sur le terrain, mais par la suite, il est apparu clairement que les Iraniens d’Iran n’avaient été présents que marginalement sur Twitter, bien qu’ils aient utilisé beaucoup d’autres outils de diffusion et que ceux-ci aient été en effet essentiels dans la réaction à l’élection iranienne.

Morozov décrit minutieusement le fait que beaucoup des trois millions d’Iraniens expatriés sont en effet actifs sur Twitter, et que c’est ce trafic, ainsi que les messages de sympathie d’utilisateurs non-Iraniens, qui ont fait de l’élection iranienne et de ses conséquences un évènement majeur sur Twitter.

Il décrit également les liens étroits que ces expatriés ont avec leur famille en Iran, grâce à d’autres outils tels que Facebook. Mais il manque d’en conclure que les informations issues de Twitter ont trouvé écho sur Facebook (et vice-versa) via les Iraniens de l’étranger. Il préfère considérer que les millions d’expatriés Iraniens publiant des messages sur Twitter sont tellement isolés de leurs proches relations sur Facebook que ces messages n’ont eu presque aucun impact.

Presque aucun, mais un impact quand même. Morozov poursuit en citant Golnaz Esfandiari, une correspondante de Radio Free Europe en Iran, "déplorant la complicité pernicieuse de Twitter qui a permis aux rumeurs de se propager" en Iran pendant la crise. J’ai été choqué de lire cela dans l’ouvrage de Morozov : comment Twitter pourrait-il être "complice" de la propagation de rumeurs ; Esfandiari or Morozov attendaient-ils des fournisseurs de services sur Internet qu’ils censurent de façon pro-active les contributions des utilisateurs avant de les laisser se diffuser librement sur leurs réseaux ? Et si c’était le cas, Morozov pensait-il vraiment que Twitter deviendrait un meilleur soutien de la liberté sur Internet en s’auto-proclamant censeur ?

Cela m’a tellement stupéfait que j’ai envoyé un e-mail à Morozov pour lui demander ce que le lecteur était censé y comprendre au juste. Morozov m’a répondu que d’après lui Esfandiari ne s’était pas exprimée clairement ; elle voulait dire que c’étaient les utilisateurs de Twitter qui étaient "complices" de la propagation des rumeurs. C’est sans doute mieux, mais sans preuves que Twitter n’ait propagé de fausses rumeurs, cela ne suffit pas pour inculper Twitter. Pourquoi alors ce passage figure-t-il dans le livre – sachant que Morozov n’a cessé d’affirmer dans les pages précédentes qu’aucune information postée sur Twitter n’avait atteint l’Iran – si ce n’est comme un pan de la stratégie qui consiste à discréditer les "cyber-utopistes" en balançant tous les arguments possibles en espérant que certains tiennent debout ? Et je pense que c’est le cas : par la suite, Morozov reproche à la "culture Internet" la "persistance de nombreuses légendes urbaines", une idée fort singulière puisque des chercheurs spécialisés en légendes urbaines, tels que Jan Brunvand, ont montré que de nombreuses légendes urbaines contemporaines proviennent du Moyen-Âge et ont prospéré sans avoir besoin d’Internet comme moyen de reproduction.

Technologie et révolution

Morozov est sceptique quant à la capacité de la technologie à déclencher des révolutions et étendre la démocratie. Pour renverser un régime corrompu, dit-il, avoir librement accès à l’information n’est ni nécessaire, ni même important – c’est une antienne des Reaganistes avec leur vision romantique de Samizdat, Radio Free Europe et autres efforts d’information remontant à la guerre froide. L’Union soviétique ne s’est pas effondrée à cause d’un mouvement politique, de courageux dissidents ou de tracts photocopiés – elle s’est écroulée parce qu’elle était devenue un cauchemar mal géré qui a chancelé de crise en crise jusqu’à l’implosion finale.

En effet, le libre accès aux médias étrangers (comme en bénéficiaient les citoyens de RDA qui pouvaient capter les programmes d’Allemagne de l’Ouest) a souvent contribué à désamorcer le sentiment anti-autoritaire, anesthésiant les Allemands de l’Est avec tant d’efficacité que même la Stasi avait fini par chanter les louanges de la décadente télévision occidentale.

L’ironie, c’est que Morozov – involontairement, mais avec vigueur – rejoint sur ce point ses adversaires idéologiques, comme Clay Shirky, le professeur de l’université de New York que Morozov critique lourdement par ailleurs. Les travaux de Shirky – notamment le dernier en date, The Cognitive Surplus – parviennent exactement aux mêmes conclusions au sujet des médias occidentaux traditionnels, et en particulier de la télévision. Shirky soutient que la télé a principalement servi à atténuer le poids de l’ennui né de l’accroissement du temps de loisirs aux premiers jours de l’ère de l’information. Pour Shirky, Internet est palpitant parce qu’il constitue justement l’antidote à cette attitude de spectateur passif, et qu’il constitue un mécanisme incitant les gens à la participation au travers d’une succession d’engagements toujours plus importants.


Image : Cory Doctorow photographié par Joi Ito en janvier 2008.

Régulation et contrôle

Morozov ne discute cependant pas cette position en profondeur. En fait, quand il examine enfin Internet en tant que tel, indépendamment des réseaux téléphoniques, des programmes télé et des autres médias, il se contente de tourner en ridicule les "gourous de la technologie", qui "révèlent leur méconnaissance de l’histoire" lorsqu’ils se lancent dans des "tirades quasi religieuses à propos de la puissance d’internet". Il illustre cette caricature par un florilège de citations stupides, soigneusement choisies parmi deux décennies de discours sur Internet, mais il laisse soigneusement de côté tout le travail sérieux sur l’histoire du Net en tant que média pleinement original – et notamment, il oublie de mentionner ou de réfuter la critique posée par Timothy Wu dans l’excellent livre The Master Switch, paru l’an dernier.

Wu, professeur de droit des télécommunications, retrace avec mordant l’histoire de la régulation des médias en réponse à la possible décentralisation des monopoles et oligopoles dans les télécommunications. Replacé dans ce contexte, Internet apparaît véritablement comme un phénomène original. Morozov sait bien sûr qu’Internet est différent, il le reconnaît lui-même lorsqu’il parle de la manière dont le Net peut imiter et supplanter d’autres médias, et des problèmes que cela engendre.

C’est là que réside la plus sérieuse faiblesse de Net Delusion : dans ce refus de se confronter aux meilleurs textes sur le thème d’Internet et de sa capacité extraordinaire à connecter et émanciper. Quand Morozov parle des menaces pour la sécurité des dissidents lorsqu’ils utilisent Facebook – ce qui revient à faire de jolies listes de dissidents prêtes à être utilisées par les polices secrètes des États oppresseurs – il le fait sans jamais mentionner le fait que, de longue date, des avertissements pressants sur ce sujet ont été lancés par l’avant-garde des "cyber-utopistes", incarnée par des groupes comme l’Electronic Frontier Foundation, NetzPolitik, Knowledge Ecology International, Bits of Freedom, Public Knowledge, et des dizaines d’autres groupes de pression, d’organisations d’activistes et de projets techniques dans le monde entier.

Bien évidemment, presqu’aucune mention n’est faite des principaux défenseurs de la liberté du Net, tel que le vénérable mouvement des cypherpunks (Wikipédia), qui ont passé des décennies à concevoir, diffuser et soutenir l’utilisation d’outils cryptographiques spécialement conçus pour échapper au genre de surveillance et d’analyse du réseau qu’il identifie (à juste titre) comme étant implicite dans l’utilisation de Facebook, Google, et autres outils privés et centralisés, pour organiser des mouvements politiques. Bien que Morozov identifie correctement les risques que les dissidents prennent pour leur sécurité en utilisant Internet, son analyse technique présente des failles sérieuses. Lorsqu’il avance, par exemple, qu’aucune technologie n’est neutre, Morozov néglige une des caractéristiques essentielles des systèmes cryptographiques : il est infiniment plus facile de brouiller un message que de casser le brouillage et de retrouver le message original sans avoir la clé.

Battre la police secrète à son propre jeu

En pratique, cela signifie que des individus disposant de peu de ressources et des groupes dotés de vieux ordinateurs bon marché sont capables de tellement bien chiffrer leurs messages que toutes les polices secrètes du monde, même si elles utilisaient tous les ordinateurs jamais fabriqués au sein d’un gigantesque projet s’étalant sur plusieurs décennies, ne pourraient jamais déchiffrer le message intercepté. De ce point de vue au moins, le jeu est faussé en faveur des dissidents – qui jouissent pour la première fois du pouvoir de cacher leur communication hors d’atteinte de la police secrète – au détriment de l’État, qui a toujours joui du pouvoir de garder ses secrets ignorés du peuple.

La façon dont Morozov traite de la sécurité souffre d’autres défauts. C’est une évidence pour tous les cryptologues que n’importe qui peut concevoir un système si sécurisé que lui-même ne peut pas trouver de moyen de le casser (ceci est parfois appelé la "Loi de Schneier", d’après le cryptologue Bruce Schneier - Wikipédia). C’est la raison pour laquelle les systèmes de sécurité qui touchent à des informations critiques nécessitent toujours une publication très large et un examen des systèmes de sécurité par les pairs. Cette approche est largement acceptée comme la plus sûre, et la plus efficace, pour identifier et corriger les défauts des technologies de sécurité.

Pourtant, lorsque Morozov nous relate l’histoire de Haystack, un outil de communication à la mode censé être sécurisé, soutenu par le ministère américain des Affaires étrangères, et qui s’est révélé par la suite totalement non-sécurisé, il prend pour argent comptant les déclarations du créateur de Haystack affirmant que son outil devait rester secret, car il ne voulait pas que les autorités iraniennes fassent de la rétro-ingénierie sur son fonctionnement (les vrais outils de sécurité fonctionnent même lorsqu’ils ont fait l’objet d’une rétro-ingénierie).

Au lieu de cela, Morozov concentre ses critiques sur l’approche "publier tôt, publier souvent" (NdT : Release early, release often) des logiciels libres et open source, et se moque de l’aphorisme "avec suffisamment de paires d’yeux, les bugs disparaissent" (NdT : appelé aussi Loi de Linus). Pourtant, si cela avait été appliqué à Haystack, cela aurait permis de révéler ses défauts bien avant qu’il n’arrive entre les mains des activistes iraniens. En l’occurrence, Morozov se trompe complètement : si l’on veut développer des outils sécurisés pour permettre à des dissidents de communiquer sous le nez de régimes oppressifs, il faut largement rendre public le fonctionnement de ces outils, et les mettre à jour régulièrement au fur et à mesure que des pairs découvrent de nouvelles vulnérabilités.

Morozov aurait bien fait de se familiariser avec la littérature et les arguments des technologues qui s’intéressent à ces questions et y ont réfléchi (les rares fois où il leur accorde son attention, c’est pour se moquer des fondateurs de l’EFF : Mitch Kapor (Wikipédia) pour avoir comparé Internet à un discours de Jefferson, et John Perry Barlow (Wikipédia) pour avoir écrit une Déclaration d’indépendance du cyberespace). Certains des experts les plus intelligemment paranoïaques au monde ont passé plus de vingt ans à imaginer les pires scénarios catastrophes technologiquement plausibles, tous plus effrayants que les spéculations de Morozv - comme son hypothèse farfelue selon laquelle la police secrète pourrait un jour prochain avoir la technologie pour isoler des voix individuelles dans un enregistrement de milliers de manifestants scandant des slogans, pour les confronter à une base de données d’identités.

Surveiller les surveillants

Le tableau que dépeint Morozov de la sécurité des informations est trompeusement statique. Notant que le web a permis un degré de surveillance alarmant par des acteurs commerciaux tels les réseaux de publicité, Morozov en tire la conclusion que cette sorte de traçage sera adoptée par les gouvernements adeptes de censure et d’espionnage. Mais les internautes sensibles à la menace des publicitaires peuvent sans difficulté limiter cet espionnage à l’aide de bloqueurs de pub ou de solutions équivalentes. Il est déplorable qu’assez peu de personnes tirent avantage de ces contre-mesures, mais de là à supposer que les dissidents sous des régimes répressifs auront la même confiance naïve dans leur gouvernement que le client moyen envers les cookies de traçage de Google, il y a un pas énorme à franchir. Dans l’analyse de Morozov, votre vulnérabilité sur le web reste la même, que vous ayez un a priori bienveillant ou hostile à l’égard du site que vous visitez ou du mouchard qui vous préoccupe.

Morozov est également prêt à faire preuve d’une improbable crédulité lorsque cela apporte de l’eau à son moulin – par exemple, il s’inquiète du fait que le gouvernement chinois ait imposé d’installer un programme de censure obligatoire, appelé "barrage vert", sur tous les PC, même si cette manœuvre a été tournée en ridicule par les experts en sécurité du monde entier, qui ont prédit, à raison, que cela serait un échec lamentable (si un programme de censure n’est pas capable d’empêcher votre enfant de 12 ans de regarder du porno, il n’empêchera pas des internautes chinois éduqués de trouver des informations sur Falun Gong). Dans le même temps, Morozov oublie complètement d’évoquer les projets de l’industrie du divertissement consistant à exploiter l’"informatique de confiance" dans le but de contrôler l’utilisation de votre PC et de votre connexion à Internet, ce qui constitue une menace plus crédible et plus insidieuse pour la liberté du Net.

Morozov n’est pas le seul à avoir cette vision erronée de la sécurité sur Internet. Comme il le fait remarquer, l’appareil diplomatique occidental regorge d’imbéciles heureux prenant leurs désirs pour la réalité en matière de technologie. L’experte de la Chine Rebecca MacKinnon (WikipédiaNet Delusion, raille l’obstination aveugle des ingénieurs et des diplomates à percer les pare-feux de la censure (comme la "grande e-muraille de Chine"), alors même qu’ils négligent d’autres risques beaucoup plus importants et pernicieux que le Politburo de Pékin fait peser sur la liberté. Si Net Delusion a pour but d’amener le corps diplomatique à écouter d’autres groupes d’experts, ou d’inciter la presse généraliste à mieux rendre compte des possibilités de la technologie, je suppose que c’est admirable. Mais je crois que Morozov espère toucher des personnes au-delà de la Maison Blanche, Bruxelles, ou Washington ; j’ai l’impression qu’il espère que le monde entier va cesser d’attendre de la technologie qu’elle soit une force libératrice, pour plutôt faire confiance à… à quoi donc ?

Je n’en suis pas sûr. Morozov voudrait semble-t-il voir le chaos des mouvements populaires remplacés par une espèce d’activisme bien ordonné et impulsé depuis le sommet, mené par des intellectuels dont les réflexions ne peuvent pas s’exprimer de manière concise dans des tweets de 140 caractères. Morozov se voit-il lui-même comme l’un de ces intellectuels ? Voilà un point qui n’est jamais exprimé clairement.

Il est important de se poser la question de la place des discours sérieux à l’ère d’Internet, et Morozov essaie ici d’étayer ses arguments techniques avec des arguments idéologiques. De son point de vue, Internet n’est que le dernier avatar d’une série de technologies de communication qui ne propage que futilités, rumeurs et inepties, évinçant ainsi les pensées et les réflexions sérieuses. Il n’est pas le premier à remarquer que des médias qui livrent des informations à un rythme effréné conduisent à réfléchir de manière rapide et papillonnante ; Morozov cite le livre de Neil Postman publié en 1985, Amusing Ourselves to Death (NdT : Se distraire à en mourir), mais il aurait tout aussi bien pu citer Walden ou la vie dans les bois, de Henry David Thoreau : "Nous sommes prêts à creuser un tunnel sous l’Atlantique pour rapprocher de quelques semaines l’Ancien Monde du Nouveau ; mais la première nouvelle qui passera jusqu’aux oreilles Américaines sera sans doute que la princesse Adélaïde a la coqueluche."

Internet nous rendra stupide

En d’autres termes, les intellectuels se sont de tout temps lamentés sur la futilisation inhérente aux médias de masse – je ne vois pas de grande différence entre les arguments de l’Eglise contre Martin Luther (permettre aux laïcs de lire la Bible va "futiliser" la théologie) et ceux de Thoreau, Postman et Morozov qui prétendent qu’Internet nous rend stupides, car il nous expose à trop de "LOLCats".

Mais comme le fait remarquer Clay Shirky, il existe une différence fondamentale entre entendre parler de la santé de la princesse Adélaïde grâce au télégraphe ou suivre les rebondissements de Dallas à la télévision, et faire des "LOLCats" sur le Net : créer un "LOLCat" et le diffuser dans le monde entier est à la portée de tous. Autrement dit, Internet offre la possibilité de participer, d’une manière que les autres médias n’avaient même jamais effleurée : quiconque a écrit un manifeste ou une enquête peut les mettre largement à disposition. Dans un monde où chacun est en mesure de publier, il devient plus difficile, c’est vrai, de savoir à quoi il faut prêter attention, mais affirmer que la liberté serait mieux servie en imposant le silence à 90% de la population afin que les intellectuels aient le champ libre pour éduquer les masses est complètement stupide.

Pourtant, Morozov présente comme un inconvénient la facilité à publier en ligne. D’abord parce que d’après lui les futilités finissent par submerger les sujets sérieux, ensuite parce que des cinglés nationalistes anti-démocratie peuvent utiliser le Net pour attiser la haine et l’intolérance, et enfin parce que les difficultés que l’on rencontrait autrefois pour s’organiser politiquement constituaient un moyen en soi de forger son engagement, les risques et les privations associés à la dissidence renforçant la résolution des opposants.

Il est vrai qu’Internet a mis à portée de clic plus de futilités que jamais auparavant, mais c’est seulement parce qu’il a mis à portée de clic davantage de tout. Il n’a jamais été aussi simple qu’aujourd’hui de publier, lire et participer à des discussions sérieuses et argumentées. Et même s’il existe une centaine (ou un millier) de Twitteurs futiles pour chaque blog sérieux et pertinent, du genre de Crooked Timber il existe davantage de points d’entrée pour des discussions sérieuses - que ce soit sur des blogs, des forums, des services de vidéo, ou même sur Twitter - qu’il n’y en a jamais eu auparavant dans toute l’histoire de l’humanité.

Il est tentant d’observer toute cette diversité et d’y voir une caisse de résonnance dans laquelle les personnes ayant les mêmes points de vue étriqués se rassemblent et sont toutes d’accord entre elles, mais un coup d’oeil rapide sur les débats enflammés qui sont la marque de fabrique du style rhétorique d’Internet suffit pour nous en dissuader. En outre, si nous étions tous enfermés dans une caisse de résonnance se limitant à une mince tranche de la vie publique, comment se fait-il que toutes ces futilités - vidéos marrantes de Youtube, coupures de presse people fascinantes et liens vers l’étrange et le saugrenu - continuent à parvenir jusqu’à nos écrans ? (Morozov essaie ici d’avoir le beurre et l’argent du beurre, en nous prévenant que nous sommes à la fois en danger de nous noyer dans des futilités, et que l’effet de caisse de résonnance va tuer la sérendipité).

Je suis moins inquiet que Morozov sur le fait que le Net fournisse un refuge aux fous littéraires à tendance paranoïaque, aux racistes hyper-nationalistes et aux hordes de tarés violents. Les gens qui croient en la liberté d’expression ne doivent pas s’affliger du fait que d’autres utilisent cette liberté pour tenir des propos mauvais, méchants ou stupides ; comme le dit le mantra de la libre expression : "La réponse à de mauvaises paroles est davantage de paroles".

Pour la liberté

Sur ce point également Internet n’est pas neutre, et penche plutôt en faveur des défenseurs de la liberté. Les gouvernements puissants ont toujours eu la possibilité de contrôler la parole publique par le biais de la censure, des médias officiels, de la tromperie, des agents provocateurs et de bien d’autres moyens visibles ou invisibles. Mais ce qui est original, c’est que les oligarques russes utilisant Internet pour faire de la propagande sont désormais obligés de le faire en utilisant un média que leurs opposants idéologiques peuvent également exploiter. A l’époque soviétique, les dissidents se limitaient d’eux-mêmes à des chuchotements et des samizdats copiés à la main ; de nos jours, leurs héritiers peuvent lutter à armes égales avec les propagandistes de l’Etat sur le même Internet, un lien plus loin. Bien sûr, c’est risqué, mais le risque n’est pas nouveau (et la création et l’amélioration d’outils permettant l’anonymat, ouverts et validés par des pairs, ouvrent de nouvelles perspectives en terme de limitation des risques) ; ce qui est nouveau c’est le remplacement de canaux de propagande unidirectionnels, comme la télévision (qu’elle diffuse des contenus de l’Est ou de l’Ouest) par un nouveau média qui permet de placer n’importe quel message à côté de n’importe quel autre grâce à des concepts puissants comme les hyperliens.

Je partage avec Morozov l’ironie de la situation lorsque les radicaux islamistes utilisent Internet pour honnir la liberté, mais alors que Morozov trouve ironique que les outils de la liberté puissent être utilisés pour embrasser la censure, je trouve ironique que pour se faire entendre, des apprentis censeurs s’appuient sur le caractère universellement accessible d’un des médias les plus difficiles à censurer jamais conçus.

Sur le fait que la privation est fondamentale pour renforcer l’engagement des activistes, je suis confiant dans le fait que pour chaque tâche automatisée par Internet, de nouvelles tâches, difficiles à simplifier, vont apparaître et prendre leur place. En tant qu’activiste politique durant toute ma vie, je me souviens des milliers d’heures de travail que nous avions l’habitude de consacrer à l’affichage sauvage, au remplissage d’enveloppes ou aux chaînes téléphoniques simplement dans le but de mobiliser les gens pour une manifestation, une pétition ou une réunion publique (Morozov minimise la difficulté de tout cela, lorsqu’il suppose, par exemple, que les Iraniens apprendraient par le bouche-à-oreille qu’une manifestation va avoir lieu, quels que soient les outils disponibles, ce qui m’amène à croire qu’il n’a jamais essayé d’organiser une manifestation à l’époque où Internet n’existait pas). Je suis convaincu que si nous avions eu la possibilité d’informer des milliers de gens d’un simple clic de souris, nous ne serions pas ensuite rentrés tranquillement chez nous ; ce travail besogneux engloutissait la majeure partie de notre temps et de notre capacité à imaginer de nouvelles façons de changer les choses.

En outre, Morozov ne peut pas gagner sur les deux tableaux : d’un côté, il tire le signal d’alarme à propos des groupes extrémistes et nationalistes qui sont constitués et motivés par le biais d’Internet en vue de réaliser leurs opérations terrifiantes ; et quelques pages plus loin, il nous dit qu’Internet facilite tellement les choses que plus personne ne sera suffisamment motivé pour sortir de chez lui pour faire quoi que ce soit de concret.

Morozov observe les centaines de milliers voire les millions de personnes qui sont motivées pour faire quelques minuscules pas pour le soutien d’une cause, par exemple changer son avatar sur Twitter ou signer une pétition en ligne, et il en conclut que la facilité de participer de façon minime a dilué leur énergie d’activiste. J’observe le même phénomène, je le compare au monde de l’activisme tel que je l’ai connu avant Internet, dans lequel les gens que l’on pouvait convaincre de participer à des causes politiques se chiffraient plutôt en centaines ou en milliers, et je constate que tous les vétérans de l’activisme que je connais ont commencé en effectuant un geste simple, de peu d’envergure, puis ont progressivement évolué vers un engagement toujours plus fort et plus profond ; j’en arrive donc à la conclusion que le Net aide des millions de personnes à se rendre compte qu’ils peuvent faire quelque chose pour les causes qui leur tiennent à cœur, et qu’une partie de ces personnes va continuer et en faire toujours plus, petit à petit.

Le pouvoir libérateur de la technologie

La plus étrange des thèses soutenues dans Net Delusion est que la confiance que place l’Occident dans le pouvoir libérateur de la technologie a mis la puce à l’oreille des dictateurs - qui n’étaient auparavant pas intéressés par le contrôle du Net - et a rendu Internet plus difficilement utilisable dans un but de propagation de la liberté. Morozov cite en exemple la réponse des autorités iraniennes aux affirmations outrancières qu’a tenues le Département d’État américain sur le rôle qu’aurait joué Twitter dans les manifestations post-électorales. Selon Morozov, les hommes politiques au pouvoir en Iran étaient en grande partie indifférents au Net, jusqu’à ce que les Américains leur annoncent que celui-ci allait causer leur perte, suite à quoi ils prirent sur eux de transformer Internet en un outil d’espionnage et de propagande à l’encontre de leurs citoyens.

Morozov fait ensuite état de divers dirigeants, comme Hugo Chávez, qui ont utilisé la rhétorique des USA pour appuyer leurs propres projets concernant Internet.

Il accuse également Andrew Mc Laughlin, conseiller technique adjoint du gouvernement des États-Unis, d’avoir fourni des munitions aux dictateurs du monde entier en déclarant publiquement que les compagnies de télécommunications américaines censurent en secret leurs réseaux, car cela a permis aux dictateurs de justifier leurs propres politiques.

C’est peut-être le passage le plus bizarre de Net Delusion, car il revient à dénoncer le fait qu’un homme politique américain combatte la censure sur le territoire national, au prétexte que les dictateurs étrangers seront réconfortés d’apprendre qu’ils ne sont pas les seuls à pratiquer la censure. Il me semble peu vraisemblable que Morozov veuille véritablement que les hommes politiques occidentaux ferment les yeux sur la censure opérée dans leurs pays de peur que l’écho des imperfections de l’Occident ne parvienne à des oreilles hostiles.

Dans la foulée, Morozov nous prévient que les dictateurs ne sont ni des imbéciles ni des fous, mais plutôt des politiciens extrêmement retors, et techniquement très éclairés. Je pense qu’il a raison : la caricature occidentale dépeignant les dictatures comme des idiocraties criminelles vacillantes ne coïncide tout simplement pas avec les réalisations techniques et sociales de ces Etats - et c’est justement pourquoi je pense qu’il a tort sur les relations entre les dictatures et Internet. Le pouvoir découle directement de mécanismes de communication et d’organisation, et Internet est là depuis suffisamment longtemps pour que tout autocrate accompli en ait pris note. L’idée que l’élite gouvernante de l’Iran n’ait pris conscience du pouvoir d’Internet que lorsque le ministère des Affaires étrangères des Etats-Unis a publiquement demandé à Twitter de modifier son planning de maintenance (afin de ne pas interférer avec les tweets liés aux élections en Iran) me paraît aussi ridicule que la surestimation, par ce même ministère des Affaires étrangères, de l’influence que peut avoir Twitter sur la politique étrangère. Les activistes qui ont fait attention à la manière dont les Etats autoritaires interfèrent dans l’utilisation d’Internet par leurs citoyens savent que la méfiance - et la convoitise - à l’égard du pouvoir d’Internet s’est développée dans les dictatures du monde entier depuis le moment où l’opinion publique s’est intéressée à Internet.

Le véritable problème dans la présentation que Morozov fait des "net-utopistes" est qu’ils n’ont rien en commun avec le mouvement que je connais intimement et dont je fais partie depuis une décennie. Là où Morozov décrit des personnes qui voient Internet comme une "force unidirectionnelle et déterministe allant soit vers une émancipation globale, soit vers une oppression globale" ou "qui refusent de reconnaître que le Web peut tout autant renforcer les régimes autoritaires que les affaiblir", je ne vois que des arguments spécieux, des caricatures inspirées des gros titres de CNN, des extraits sonores de porte-paroles de l’administration américaine, et des réparties de conférence de presse.

Tous ceux que je connais dans ce mouvement - des donateurs aux concepteurs d’outils, en passant par les traducteurs, des activistes de choc aux mordus de l’ONU - savent qu’Internet représente un risque tout autant qu’une opportunité. Mais contrairement à Morozov, ces personnes ont un plan pour minimiser les risques émanant de l’utilisation d’Internet (ceci explique pourquoi il y a tant de campagnes autour de la vie privée et des problèmes de censure provenant des logiciels propriétaires, des services de réseaux sociaux et des systèmes centralisés de collecte de données comme Google) et pour maximiser son efficacité en tant qu’outil d’émancipation. Ce plan implique le développement de logiciels libres et la diffusion de pratiques qui garantissent un meilleur anonymat, des communications plus sécurisées, et même des outils abstraits comme des protocoles réseau à divulgation nulle de connaissance qui permettent une large propagation des informations à travers de vastes groupes de personnes sans révéler leurs identités.

Morozov a raison d’affirmer que les hommes politiques occidentaux ont une vue simpliste du lien entre Internet et la politique étrangère, mais ce n’est pas simplement un problème de politique étrangère, ces mêmes hommes politiques ont incroyablement échoué à percevoir les conséquences d’Internet sur le droit d’auteur, la liberté d’expression, l’éducation, l’emploi et tous les autres sujets d’importance. Morozov a raison de dire que les métaphores dignes de la Guerre froide comme "Grande muraille électronique" occultent autant qu’elles dévoilent (Net Delusion vaut son prix ne serait-ce que pour sa brillante démonstration que les dictatures utilisent autant les "champs" que les "murs" dans leurs stratégies Internet, et que ceux-ci demandent à être "irrigués" plutôt que "renforcés" ou "démolis").

Mais dans son zèle à éveiller les décideurs politiques aux nuances et aux aspects non techniques de la politique étrangère, Morozov est approximatif et paresseux. Il affirme que ce qui différencie Internet d’un fax de l’époque des samizdats, c’est qu’Internet est utile tout autant aux oppresseurs qu’aux opprimés - mais je n’ai jamais rencontré de bureaucrate qui n’aimait pas son fax.

Et bien que Morozov tienne à nous montrer que "ce ne sont pas les tweets qui font tomber les gouvernements, c’est le peuple", il déclare ensuite allègrement que le bloc soviétique s’est désagrégé de lui-même, et pas à cause du peuple, qui n’a eu aucun rôle dans cet inévitable coup de balai de l’Histoire. Morozov croit peut-être que c’est exact dans le cas de l’URSS, mais étant donné qu’une large part du reste du livre est consacrée à la situation difficile des dissidents sur le terrain, je pense que l’on peut affirmer que même Morozov serait d’accord avec lui-même pour dire que, parfois, le peuple joue un rôle dans le renversement des régimes autoritaires.

Pour parvenir à ce but, les dissidents ont besoin de systèmes pour communiquer et s’organiser. Toute entreprise humaine qui nécessite le travail de plusieurs personnes doit consacrer une certaine partie de ses ressources au problème de la coordination : Internet a simplifié grandement ce problème (rappelez-vous les heures consacrées par les activistes au simple envoi de cartes postales contenant les informations au sujet d’une prochaine manifestation). En cela, Internet a donné un avantage substantiel aux dissidents et aux outsiders (qui ont, par définition, moins de ressources de départ) par rapport aux personnes détenant le pouvoir (qui, par définition, ont amassé suffisamment de ressources pour en engloutir une partie dans la coordination et en conserver encore suffisamment pour gouverner).

Internet permet à davantage de personnes de s’exprimer et de participer, ce qui signifie inévitablement que les mouvements de protestation vont avoir un ensemble d’objectifs plus diffus qu’à l’époque des révolutions autoritaires orchestrées par le haut. Mais Morozov idéalise le consensus des révolutions passées - que ce soit en 1776, 1914 ou 1989, chaque révolution réussie est une fragile coalition d’intérêts et de points de vue antagonistes, rassemblés par le désir commun d’abolir l’ancien système, même s’il n’y a pas de consensus sur ce qui doit le remplacer.

Désormais, Internet est devenu tellement intégré au fonctionnement des Etats du monde entier qu’il semble difficile d’accorder crédit à la crainte de Morozov selon laquelle, en cas de menace révolutionnaire sérieuse, les gouvernements débrancheraient simplement la prise. Comme Morozov lui-même le fait remarquer, la junte brutale de Birmanie a laissé fonctionner Internet en permanence pendant les violentes répressions des émeutes politiques, en dépit de la désapprobation mondiale qu’elle a subie du fait des comptes-rendus diffusés sur Internet ; la Chine dépend tellement du Net pour son fonctionnement interne qu’il est impossible d’envisager une coupure du Net à l’échelle nationale (et les coupures régionales, comme celle de la province du Xinjiang pendant les émeutes des Ouïghours, sont justement remarquables par leur caractère exceptionnel).

Le monde a besoin de plus de personnes oeuvrant à l’amélioration du sort des activistes qui utilisent Internet (c’est-à-dire de tous les activistes). Nous avons besoin d’un débat sérieux au sujet des tactiques comme les DDoS (distributed denial-of-service attack ou attaques distribuées par déni de service) - qui inondent les ordinateurs avec de fausses requêtes pour les rendre inaccessibles - que certains ont comparé à des sit-in. En tant que personne arrêtée lors de sit-in, je pense que cette comparaison est fausse. Un sit-in ne tire pas uniquement son efficacité du blocage des portes de tel endroit blâmable, mais de la volonté affichée de se tenir devant ses voisins et d’assumer le risque d’une arrestation ou de blessures au bénéfice d’une cause juste, ce qui confère une légitimité éthique à la démarche et facilite l’adhésion. En tant que tactique, les DDoS s’apparentent plus à de la super glu dans les serrures d’une entreprise ou au sabotage des lignes de téléphone - risqué, c’est certain, mais plus proche du vandalisme et donc moins susceptible de rallier vos voisins à votre cause.

Nous devons réparer l’Internet mobile, qui – reposant sur des réseaux et des appareils fermés – est plus propice à la surveillance et au contrôle que l’Internet filaire. Nous devons nous battre contre les manoeuvres– menées par les entreprises du divertissement et les géants de l’informatique comme Apple et Microsoft – consistant à concevoir des machines dont le fonctionnement est secret et échappe au consentement de leur propriétaire, au prétexte de protéger le copyright.

Nous devons prêter attention à Jonathan Zittrain (Wikipédia) (un autre universitaire que Morozov tout à la fois rejette puis rejoint sans même s’en rendre compte), dont Le Futur d’Internet met en garde sur le fait que l’augmentation des crimes, escroqueries et autres fraudes sur le Net fatigue l’utilisateur et rend les gens plus enclins à accepter d’utiliser des appareils et des réseaux verrouillés, pouvant être utilisés aussi bien pour les contrôler que pour les protéger.

Nous avons besoin de tout cela, et surtout d’une critique sérieuse et d’une feuille de route pour l’avenir de l’activisme sur le Net, car les régimes répressifs du monde entier (y compris les soit-disants gouvernements libres de notre Occident) usent pleinement des nouvelles technologies à leur avantage, et le seul moyen pour l’activisme d’être efficace dans cet environnement est d’utiliser les mêmes outils.

Cory Doctorow

Cette traduction réalisée par Penguin, Barbidule, Gilles, Siltaar, e_Jim, Goofy et Don Rico a originellement été publiée sur le Framablog et est tirée de "We need a serious critique of net activism" publié par Cory Doctorow le 25 janvier 2011 sur le site du Guardian.

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